[Parallèle entre le suicide et le mariage.]

Notre situation n'était pas brillante. La misère nous apparaissait si proche, que l'épouvante paralysait toute notre volonté. Ma mère parla de travail: je la laissai dire. Je prévoyais cette épreuve; mais le travail répugnait à ma fierté et me faisait l'effet d'une prison. Il n'y avait pourtant pas à choisir; l'alternative était rigoureuse: ou le pain du labeur pénible et quotidien, ou le pain du vice et de la charité. Le premier paraissait trop dur, le second me semblait hideux; je ne voulais ni me courber ni m'avilir. Une indomptable fierté remplaçait dans mon cœur toutes les vertus qu'on avait craint de développer. Ma mère me supplia; mais je m'obstinai, muette et résignée, à attendre.

Qu'attendais-je? Un hasard, un coup du ciel, une fortune; l'instinct de la joueuse se montrait en moi: je comptais sur la chance; c'était de la folie. Mais l'éducation que j'avais reçue me donnait des forces insurmontables, pour me roidir dans une détermination.

Ma mère n'essaya pas de lutter; mais elle s'y prit de la meilleure façon pour que je cédasse. Elle chercha de l'ouvrage pour elle, en trouva, et sortit un matin pour le rapporter à la maison. Quand je vis que, sans m'adresser un reproche, un seul mot de blâme, une exhortation, la pauvre femme travaillait pour nous deux, je rougis et je jurai de me tuer.

Tout ce que je vous raconte là doit vous sembler absurde, mais c'est ma vie. On s'était appliqué à faire de moi un être qui restait femme par la persistance de la volonté, et qui n'avait plus les douces résignations, les tendresses de la femme.

J'avais jusqu'à présent une seule passion: l'amour de la richesse, de la puissance. Je me considérais comme déchue de mon rang et j'aspirais à y remonter. Mais comme les souverains infatués de leur droit, qui comptent sur un miracle, sur une coopération du ciel, j'aspirais par mes rêves, sans agir; et, comme je vous l'ai dit, une souillure m'eût semblé payer trop cher toutes les richesses et toutes les couronnes du monde.

Je n'étais pas avare; je ne l'ai jamais été; j'ai remué avec frénésie des piles d'or et des diamants. Eh bien, j'ai eu des convoitises qui me serraient les dents et me crispaient les poings; mais je voulais la richesse pour la dépenser et non pour l'enfouir. Le travail ne m'eût promis que le pain de chaque jour et la médiocrité; voilà pourquoi je ne voulais pas du travail. Mais comme il ne m'était pas possible de demander ma splendeur à autre chose, je me considérai comme vaincue, et à dix-huit ans, avec toute ma beauté (laissez-moi convenir que j'étais belle), sans avoir aimé, sans avoir eu de remords, et sans avoir de fautes à effacer; pure, mais obstinément attachée à mon rêve, je résolus de mourir.

Profitant d'un moment où ma mère était sortie, je quittai la maison; je traversai Madrid, et dépassant les portes de la ville, je me dirigeai vers le Mançanarez, bien décidée à m'y jeter. Je ne me demandai pas si le fleuve aurait la complaisance ce jour-là d'avoir assez d'eau pour me noyer. Je marchai résolûment, ne craignant rien dans l'obscurité, et ne regrettant rien de la vie; mon affection pour ma mère, quoique réelle, ne me sollicitait pas et ne me retenait pas. Mon Dieu, je puis l'avouer, je n'aimais peut-être personne!

Comme il n'était pas convenable de mourir sans avoir fait ma prière du soir, j'entrai dans une église, qui se trouva sur ma route, et je demandai à Dieu la permission d'aller plus tôt vers lui qu'il ne paraissait me l'avoir ordonné. Je lui demandai en même temps de ne pas trop souffrir et d'être préservée des regards indiscrets quand je serais morte. L'idéal pour moi, c'était de disparaître sans être retrouvée.

J'étais dévote, et mes prédispositions de joueuse me poussaient à la superstition. Il ne me suffisait pas d'avoir prié; je voulais une réponse, un oracle en quelque sorte.