—La misère vous répugne, je le conçois; on n'est pas maître absolument de ses instincts. Vous préférez l'honneur à la richesse; c'est là un sentiment fier et tout-puissant. Mais il y a autre chose que les guenilles et que la honte, pardon de vous dire cela: il y a le travail.

—Et si le travail me fait peur! si je me sens faite pour autre chose que pour l'esclavage des artisans! si avec des aspirations vers la fortune et vers la gloire, j'aime mieux la mort que le dégoût d'une existence manquée ou que la flétrissure d'une lutte inégale!

—Il y a des batailles, señorita, qui se perdent faute d'alliés et qu'on peut gagner lorsqu'on est deux!

Je regardai le jeune homme qui me parlait ainsi: la lune, un instant obscurcie, éclairait en plein son visage. Sans être beau, cet inconnu avait un air d'intelligence et de courage qui me frappa. Je prenais plaisir à causer avec lui.

—Vous me parlez d'alliés; je n'en veux pas, répondis-je; les alliés se payent et je suis pauvre.

—Vous n'êtes pas pauvre d'amour, señorita, puisque vous venez jeter toutes vos économies dans le fleuve; et un peu de monnaie suffirait.

Je souris, sans être offensée. Cette plaisanterie était un hommage.

—J'ai peur de l'amour comme du travail, monsieur.

—Alors vous avez raison, señorita; vous n'êtes bonne à rien sur la terre; je vous fais mes adieux et j'assiste à votre départ.

Ce persiflage me provoquait à la riposte.