Dans une ville d'Allemagne, ou plutôt, à la porte de la ville, vivait avec sa fille un bon bourgeois que je nommerai Arnold. Ancien négociant, retiré des affaires, M. Arnold avait vendu pendant trente ans du drap de toutes les couleurs, et il faut croire qu'il l'avait vendu bon teint, car il avait laissé dans le commerce la réputation la plus intacte. Pourtant il s'était enrichi; du moins il s'était retiré avec une aisance qui faisait peut-être des jaloux, mais qui ne faisait pas d'envieux, tant la bonté, la probité, les mœurs douces de l'ancien marchand de draps lui avaient concilié l'estime universelle. Son enseigne: Aux Balances d'or, était le plus parfait symbole de son exactitude commerciale et de la pureté de sa conscience.
Maître Arnold, comme l'appelaient ses voisins, bien qu'il ne fût maître en aucune Faculté et qu'il fût tout au plus maître chez lui; maître Arnold serait sans doute resté toute sa vie derrière son comptoir, s'il n'avait pas eu le malheur de perdre sa femme. Tout le monde sait que le mariage, qui est un lien nécessaire dans la société, en général, est souvent une condition indispensable d'ordre et de prospérité dans le commerce en particulier. Madame Arnold tenait les livres, surveillait les commis, et portait, suspendue à une longue chaîne d'acier, avec une paire de ciseaux, la clef de la caisse. Quand la chère dame se fut endormie du dernier sommeil, maître Arnold se trouva bien embarrassé. Il essaya d'écrire lui-même, chaque soir, la vente de la journée. Mais, habitué à une vie active et à rester debout une partie du jour, il avait des éblouissements et des vertiges, quand il lui fallait, pendant une heure ou deux être, immobile dans son vieux fauteuil à faire les comptes et à mettre au net les écritures. Il lui arriva plus d'une fois de laisser tomber sa tête sur le grand-livre, vaincu par la fatigue; et plus d'une fois, en retrouvant la grosse écriture carrée de madame Arnold, de s'arrêter, de jeter sa plume et de déposer deux grosses larmes sur le papier, au lieu des griffonnages nécessaires.
Prendre un caissier, c'était une profanation à laquelle le pauvre homme ne pouvait pas songer. A quelle heure eût-il trouvé le moment de s'entretenir avec un mercenaire de ses achats, de ses bénéfices? Or, pendant trente ans, les chastes oreillers du ménage avaient entendu les confidences des deux époux. Maître Arnold ne récapitulait ses profits et ne les balançait avec ses pertes que dans le silence de l'alcôve. S'il prenait un caissier, il lui fallait nécessairement changer cette habitude; mais s'il n'en prenait pas, le désordre pouvait s'introduire dans la comptabilité. Je sais bien que l'honnête marchand de draps avait une fille. Mais le rêve du père et de la mère de mademoiselle Gertrude avait été précisément de la tenir éloignée à jamais de l'obscure boutique et du bureau plus obscur encore. Voir les jolis doigts roses de sa fille toucher aux in-folio, armés de coins en cuivre, c'était une idée qui révoltait la délicatesse de maître Arnold.
Il aima mieux renoncer au commerce, dire adieu aux Balances d'or, et se retirer dans la jolie petite maison que sa femme avait choisie elle-même à la porte de la ville. Ce fut à coup sûr un grand chagrin que de quitter la boutique; mais comme maître Arnold s'imaginait habiter la campagne, depuis qu'il n'habitait plus une rue étroite, il n'éprouvait naturellement de plaisir à se promener que quand il visitait son ancien quartier, quand il disait bonjour aux voisins, et quand il entrait s'asseoir pour causer avec son successeur, et s'informer si l'on avait enfin vendu une pièce de drap qui avait été son tourment pendant les dernières années.
D'un autre côté, ce fut une grande douleur pour l'excellent mari que d'habiter veuf la retraite préparée avec tant d'orgueil par madame Arnold. Toutes les fois qu'il goûtait à un raisin de son jardin, il soupirait et disait à Gertrude:
—Ah! si ta pauvre mère était là, elle qui aimait tant les fruits!
Et maître Arnold regardait tristement à ses pieds, se rappelant toujours qu'il avait vu sa femme descendre dans la terre; Gertrude, elle, levait les yeux au ciel, pensant que sa mère y était bien plutôt.
La maison paraissait trop vaste à Philémon sans Baucis. Au rez-de-chaussée, la cuisine était séparée de la salle à manger par un couloir qui allait de la rue au jardin. Bien qu'on eût meublé un petit salon, derrière la salle à manger, de fauteuils en drap amarante brodés par madame Arnold, on n'entrait dans cette pièce qu'aux jours solennels. C'était avec la plus grande répugnance que maître Arnold se résignait à s'asseoir sur ces souvenirs, qu'il avait peur de faner. Il se tenait d'habitude dans la salle à manger, quand il faisait mauvais, à côté de Gertrude, qui filait ou tricotait. Pendant l'été, un berceau du jardin, meublé d'une table et de bancs rustiques, servait de retraite; et l'hiver, pour fumer sa pipe, le bon M. Arnold, qui n'était pas fier, venait s'installer dans la cuisine et causer avec la vieille Marguerite, qu'il avait à son service, depuis l'heureux jour où il était devenu à la fois le propriétaire du magasin des Balances d'or et l'époux de madame Arnold.
Au premier étage, la maison comprenait quatre chambres. M. Arnold en gardait deux pour les amis et occupait les deux autres avec sa fille. Au second, couchait Marguerite; et on louait à un jeune homme, dont il sera question tout à l'heure, deux fort belles pièces qui avaient été retranchées du grenier, sans offense pour le grenier ni pour personne.
Si je vous décris la maison de maître Arnold, c'est qu'elle était en si parfaite harmonie avec le caractère et les mœurs de ses habitants, qu'on se sentait tout heureux, tout consolé, tout rasséréné, dès qu'on en avait franchi le seuil. C'était bien là le séjour de l'honnêteté, de la bonne foi, de la candeur à tous les degrés et à tous les âges, depuis le front ridé et courbé de la vieille Marguerite, jusqu'au front lisse et blanc de Gertrude, en comptant la figure calme et reposée de maître Arnold. La vigne tapissait, du côté du jardin et du côté de la rue, ce paradis abrité d'un toit d'ardoise. La propreté luisait à l'intérieur, comme la conscience sans tache d'une maison patriarcale. Le poêle à triple étage de la salle à manger chantait, l'hiver, une petite chanson douce et gaie qui donnait de bonnes digestions et de bons sommeils. Les casseroles de Marguerite étincelaient, comme si elles eussent été du métal prétendu des balances de l'enseigne. Les carreaux du couloir, hebdomadairement nettoyés avec du sable et de l'huile, ravissaient l'œil par la perspective d'un damier irréprochable. Le jardin était soigneusement entretenu; les espaliers étaient l'objet d'un culte tout particulier. Il manquait pourtant un ornement que M. Arnold, dans sa modestie, n'avait pas encore osé acheter, mais après lequel il soupirait tout bas, c'est-à-dire deux belles statues peintes et vernissées représentant, l'une un berger, l'autre une bergère, avec leurs attributs. En attendant, maître Arnold avait placé au beau milieu du jardin une de ces grosses boules ingénieuses qui forment des tableaux circulaires, et il s'amusait à amener Gertrude devant ces miroirs convexes, pour qu'elle vît ses jolies petites joues démesurément aplaties et élargies.