Ai-je besoin de vous décrire maître Arnold? Soixante ans; un léger embonpoint, un visage où les années s'étaient doucement appliquées, comme des hirondelles qui viennent faire leurs nids, en portant bonheur à leur hôte; des rides sommaires, pour ainsi dire (les soucis n'ayant pas multiplié ces sillons où roulent et que creusent les larmes); des cheveux qui s'argentaient tous les jours; une tenue décente; la prétention d'avoir toujours du drap solide et de belle apparence: tel était maître Arnold. La mort de sa femme avait été son plus grand chagrin, non pas son premier; car il avait perdu plusieurs enfants, avant de garder et d'élever Gertrude. Mais il les avait perdus si jeunes, et sa fille était l'aurore d'un si riant avenir, que, sans être barbare, M. Arnold ne pensait plus aux petits anges envolés. Il pensait toujours à sa femme; il agissait dans cette préoccupation, comme si elle eût été toujours là. Quand il devait prendre quelque grande détermination, il allait se mettre devant le portrait de la défunte, qui faisait de son salon un sanctuaire, et là, il délibérait à demi-voix avec lui-même, comme si la toile eût pu entendre et lui souffler un bon conseil.
—Est-ce comme cela que vous auriez fait, ma chère femme? demandait-il en concluant.
Le silence du portrait passait pour une approbation, et maître Arnold, parfaitement rassuré, agissait sans trouble et ne se sentait plus responsable. Nous saurons si ce pieux système lui porta toujours bonheur et suffit à le préserver.
Je n'ose vous peindre mademoiselle Gertrude. A dix-huit ans, avec la beauté de l'innocence et l'innocence de la beauté qui s'ignore, elle allait et venait dans la maison du faubourg, comme un ange du ciel mis en cage. Son sourire était un poëme, ses soupirs un cantique. Non pas, je puis le dire sans l'offenser, qu'elle eût la moindre prétention à l'esprit, et qu'elle fît un effort pour atteindre à la grâce; non pas que les vertus lui missent une auréole dont sa modestie eût souffert; c'était tout bas et tout près, dans le silence de cette maison, que son âme parlait doucement et naïvement, c'était dans l'ombre qu'elle rayonnait.
Gertrude aidait le matin Marguerite. Elle cueillait les fleurs pour les grands vases de faïence de la salle à manger; elle préparait le déjeuner de son père, elle excellait à mélanger le lait dans le café, et maître Arnold s'extasiait toujours sur la façon dont elle divisait le sucre, de manière à ne jamais lui en donner trop ou trop peu.
—On voit bien que tu es née à l'enseigne des Balances d'or, disait le bon père tous les matins.
Toute la journée Gertrude travaillait, ou bien lisait à haute voix le journal à son père. C'est une grande joie pour ceux qui n'ont jamais eu les loisirs de la lecture que d'entendre lire; c'est une initiation qui les fatigue moins et qui ménage leurs yeux. Quand le temps était très-beau, Gertrude donnait le bras à son père et l'accompagnait dans ses promenades. Jamais elle n'avait mis le pied sur le seuil d'un théâtre; tout au plus allait-elle au concert. D'ailleurs, elle avait dans sa chambre une cage pleine d'oiseaux, et elle préférait tous ces gazouillements aux combinaisons harmoniques du génie de l'homme.
Quelquefois maître Arnold, qui n'était pas un égoïste, ou qui du moins avait la bonne volonté de ne pas l'être, interrogeait sa fille pour savoir si elle s'ennuyait; Gertrude répondait que non, se déclarait très-heureuse, et l'était en effet.
Le bonheur est-il donc possible à si peu de frais? De tous les secrets que la science a cherchés, voilà le plus difficile, le secret d'être heureux! La bonne conscience ne suffit pas; il faut de plus, et par-dessus tous les efforts personnels, une grâce spéciale. Gertrude avait cette grâce: elle était heureuse, sans savoir comment, sans savoir pourquoi, sans même se demander si ce bonheur devait durer toujours.
Que l'on ne soit pas malheureuse à dix-huit ans, c'est là un phénomène ordinaire et fort concevable; mais que la solitude avec son père et la protection de la vieille Marguerite ne laissassent rien à désirer à Gertrude, voilà ce qui peut paraître plus difficile à admettre.