Ce problème au surplus n'inquiétait personne, pas même l'hôte de M. Arnold, le locataire du second, qui, lui aussi, par un charme inhérent sans doute à la maison, se trouvait très-heureux, ne songeait pas à changer quelque chose à son sort, eût voulu immobiliser sa vie dans cette paisible retraite, dans le voisinage familier de son propriétaire, de la fille du propriétaire et de la vieille servante.

Ce jeune locataire, que nous appellerons Wolff, était étudiant; mais il avait passé tous les examens possibles; il avait dans son tiroir tous les diplômes, et il ne paraissait pas le moins du monde empressé d'aller répandre sa science dans le public. On eût dit qu'il se défiait des connaissances acquises, qu'il voulait ne jamais cesser d'étudier, et que la maison de M. Arnold renfermât toute son ambition. Cependant je puis vous l'avouer, il était ambitieux.

Wolff était, je crois, un honnête homme. Élevé par une mère pieuse et par un père tolérant, qui s'étaient unis pour le former, sans se contrarier et sans se nuire, il avait la conscience en équilibre. Sa figure, sa tournure n'avaient rien qui pût le distinguer; il gardait un défaut qui faisait rire ses camarades, mais dont il ne s'est pas encore corrigé au moment où je vous parle, il était timide. Wolff ne connaissait pas de plaisirs terrestres et ne rêvait pas de plaisirs célestes qui valussent à ses yeux le séjour dans la maison de M. Arnold et la fraîcheur gaie de cette retraite. Lui aussi, était heureux de peu de chose: d'entendre la vieille Marguerite remuer ses casseroles; de voir M. Arnold arroser ses tulipes; de rencontrer Mlle Gertrude et de lui demander des nouvelles de ses oiseaux. Tous les habitants de cette maison étaient si contents à bon marché, et si sages, qu'on les eût pris pour des fous.

Wolff sortait pour aller aux cours, pour visiter les bibliothèques, mais dès qu'il était rentré, il approchait sa table de la fenêtre qui donnait sur le jardin; il allumait sa pipe, laissait la fumée monter sur le toit et rêvait ou travaillait. Quelquefois, du jardin, M. Arnold l'interpellait.

—Eh! mon ami Wolff, vous qui êtes un savant, comment appelez-vous cette plante, cette fleur, en latin?

Wolff disait le mot, s'il le savait, et le cherchait dans son dictionnaire, s'il l'ignorait. C'étaient là ses grands triomphes d'érudition.

Quand un des oiseaux de Gertrude était malade, la jeune fille attendait le jeune docteur dans le couloir.

—Monsieur Wolff, lui disait-elle, vous seriez bien aimable de me donner un remède pour ce pauvre oiseau.

Wolff quittait tout pour l'amour d'un serin; s'il était embarrassé, il courait la ville, feuilletait les livres d'histoire naturelle; et quand l'oiseau était sauvé, il se sentait heureux, comme s'il avait eu charge d'âme.

Marguerite à son tour demandait des petits services à son voisin; elle lui faisait écrire ses lettres à sa famille et déchiffrer les réponses. Ce n'était pas là le travail le plus facile; mais Wolff était si bon, qu'après s'être mis en quatre pour trouver le nom d'une fleur ou guérir un serin, il estimait sa journée bien remplie, s'il avait contenté Marguerite. Tout le monde était donc lié par la reconnaissance envers Wolff, et lui, était lié envers tout le monde. M. Arnold, en effet, n'eût pas entamé le soir un broc de bonne bière, sans appeler son ami Wolff. Gertrude lui tricotait des petits objets parfaitement inutiles dont il se servait beaucoup; quant à la vieille Marguerite, elle ne se levait et ne se couchait jamais, sans écouter à la porte s'il dormait paisiblement, et elle lui préparait des friandises que Wolff affectait de dévorer le plus gloutonnement possible.