On aurait donc pu écrire sur le fronton de la maison de M. Arnold ces simples mots: «Ici l'on aime! Gens qui haïssez, passez votre chemin.» Quand je dis que l'on s'aimait, je parle de cette affection naïve et chaste, qui ne connaît ni âge, ni sexe, qui n'attend rien que le plaisir de se dévouer, et qui se satisfait d'une parole, d'un serrement de main, d'un sourire, parce qu'elle porte en elle l'infini. Si l'on eût osé dire que Wolff était amoureux, on l'eût fait pâlir de honte; Gertrude eût rougi comme d'une offense pour elle et pour leur ami; Marguerite se fût mise en colère, et maître Arnold en fût tombé malade.

Hélas! quelqu'un devait prononcer ce mot fatal, troubler ce bonheur, dissiper cette innocence, et faire entrer le malheur dans cette maison qui semblait à jamais prédestinée aux douces quiétudes de l'amitié.

M. Arnold avait parmi ses amis un ancien commerçant, comme lui, retiré plus tôt que lui des affaires et dont l'activité trouvait encore à s'occuper, en plaçant de l'argent, en faisant fructifier les capitaux restés disponibles, après la liquidation de son fonds de commerce.

M. Gottlieb était un ancien joaillier. Il avait vendu pendant vingt ans des bagues à tous les fiancés des campagnes, des bijoux à toutes les belles dames de la ville. Bon vivant, aimable compagnon, il se croyait très-instruit, parce qu'il avait étudié six mois pour être médecin, et il ne doutait jamais de rien. Aussi, marchait-il la tête haute, faisant admirer le beau diamant qui étincelait entré les plis de son jabot et la bague merveilleuse qu'il portait au petit doigt de la main droite. M. Gottlieb ne s'était jamais marié; il n'avait jamais trouvé de femme qui méritât l'honneur de porter son nom.

Il était peu probable, à première vue, que les relations intimes et quotidiennes de M. Gottlieb et de M. Arnold tinssent à des raisons d'affaires; mais un observateur se fût demandé pourtant ce qui attirait l'ancien joaillier dans cette maison. Marguerite croyait avoir deviné, et disait quelquefois à son petit ami Wolff:

—Cet homme-là a trop vendu d'épingles; il aime à piquer. Depuis qu'il s'est aperçu qu'il nous ennuyait, il est très-assidu. Il faudrait le bien recevoir pour le dégoûter de revenir.

Wolff, qui n'avait pas de soupçon, hochait cependant la tête et ne se laissait pas convaincre par la vieille servante.

Une seule personne dissimulait et faisait de son mieux pour attirer M. Gottlieb: c'était le bon M. Arnold, qui était cependant sa victime perpétuelle.

—Mon cher Gottlieb, lui disait-il en le reconduisant le soir jusqu'au seuil de sa porte, s'il vous plaisait de goûter demain d'une bouteille que j'ai gardée depuis la naissance de Gertrude, je vous attendrais pour dîner.

Ou bien encore: