Gertrude eut un pâle sourire, qui revendiquait sans doute le droit de mourir la première. Gottlieb ne vit que le mouvement des lèvres, il n'en devina pas le sens. Il s'inclina, remercia encore; et tout fut dit pour ce jour-là sur ce sujet.

Le mariage s'accomplit. Il y eut des gens pour l'envier. Gertrude ne démentit pas un instant l'engagement qu'elle avait pris. Pâle, mais trouvant le courage de rassurer son père, elle s'efforça de ne pas penser à Wolff en recevant l'anneau de M. Gottlieb. Elle pria avec ferveur; et il lui sembla que sa mère dans le ciel tressaillait à la vue de son sacrifice et lui promettait bientôt une place auprès d'elle.


[IV]

[Roméo et Juliette.]

M. Gottlieb, il faut le reconnaître, remplit très-exactement sa promesse; il déchira ou rendit à M. Arnold tous les billets qu'il en avait reçus, et ce dernier, en rentrant dans sa maison, put se dire qu'il en était bien véritablement le propriétaire. Toutes les preuves de sa dette avaient été anéanties. Il faut avouer que la satisfaction ressentie par M. Arnold contribua à dissiper les derniers doutes et les quelques scrupules qui lui restaient encore. Décidément Gottlieb était un honnête homme et sa fille devait être heureuse. Cet ancien marchand faisait entrer la probité commerciale en ligne de compte pour le bonheur.

Gertrude ne chercha pas à détruire cette illusion; mais sa pâleur, sa morne sérénité étaient de terribles confidents pour un père ingénieux. M. Arnold ne l'était pas; il voyait l'apparence, et parce qu'il ne sentait pas de larmes dans les yeux de sa fille, quand il l'embrassait sur les yeux, il s'imaginait qu'elle ne pleurait pas. Comme si les larmes les plus douloureuses n'étaient pas celles qui s'égouttent silencieusement au dedans de nous et qui ne vont pas chercher des consolations en se faisant voir au dehors!

Deux personnes n'étaient pas dupes de cette résignation, Gottlieb et Marguerite. L'ancien joaillier aimait Gertrude; il n'avait voulu sérieusement l'épouser que pour se venger de la cruelle plaisanterie de M. Wolff. Sans cet incident, il se fût peut-être contenté de la joie paternelle de la voir tous les soirs, de lui sourire, de l'embrasser au front. Mais, bafoué par son rival, il usa et il abusa des armes terribles qu'il avait; et, sans en éprouver de repentir, il se sentait un peu confus de sa victoire. Aussi, par tous les moyens possibles, s'efforçait-il de prouver sa reconnaissance. Mais la seule chose, hélas! qu'il ne pût donner, c'était la seule qui pût sauver Gertrude. La pauvre femme dépérissait. Sans hâter autrement que par ses vœux l'heure de sa mort et de sa délivrance, elle jouissait de se sentir menacée, et elle constatait avec une joie profonde chaque symptôme qui l'approchait du but.

Marguerite était dans le secret.

—Vous n'êtes pas raisonnable! disait-elle à sa jeune maîtresse.