Sur le seuil, il s'arrêta. Des sanglots se faisaient entendre. Marguerite, après avoir habillé Gertrude comme pour le jour de ses noces, n'avait pas pu soutenir plus longtemps le fardeau de son chagrin, et, entourée de voisines et de servantes, elle s'écriait vers Dieu, lui demandant un miracle, et se reposant de son courage dans son désespoir.
Wolff se sentit pénétré de cette foi sublime qui fait contempler l'éternité à travers la tombe.
—Rien ne nous séparera plus, dit-il; son âme m'attend, et je la rejoindrai bientôt.
Refoulant ses larmes, il monta, comme un martyr qui gravit le bûcher. A sa vue, les pleurs et les cris de la pauvre Marguerite redoublèrent.
—Je vous l'avais bien dit, lui cria-t-elle, qu'elle en mourrait!
Wolff sourit, mais d'un sourire à faire peur pour sa raison; il vint droit au lit où Gertrude reposait dans sa blanche parure, et, prenant la main de la morte, il en arracha l'anneau nuptial, s'agenouilla, et déposa sur cette main décolorée le premier baiser qu'il eût encore osé donner à Gertrude.
Tous les assistants comprirent, par une pudeur touchante, qu'il ne fallait pas intervenir entre Dieu, l'amour et la mort, et se retirèrent. Quand Wolff se vit seul, il prit un flambeau et contempla avec une volupté navrante ce beau visage qui lui souriait dans ses rêves:
—Comme elle est changée! murmura-t-il; je ne pourrai jamais me souvenir de cette pâleur et de ces yeux caves, je la verrai toujours avec ses joues roses et son lumineux sourire; mais qu'importe le souvenir! ne serai-je pas bientôt avec elle?
Pendant quelques minutes, les idées les plus folles, les plus sauvages lui traversèrent l'esprit. Il fut tenté de mettre le feu aux rideaux, de provoquer un incendie et de se laisser brûler, en tenant Gertrude entre ses bras. Mais cette chaste amie se défendait par la mort, comme elle s'était défendue vivante, par son innocence et par sa candeur. Il n'osait pas la prendre; il eût craint de la profaner, en la soulevant de ce lit nuptial, redevenu son lit de fiancée.
Pendant qu'il la dévorait des yeux, à travers toutes les extravagances qui assiégeaient son cerveau, il se mêla je ne sais quel vague souvenir poétique à sa douleur. Il est faux de croire que les grands chagrins soient toujours simples; ils cherchent instinctivement des termes de comparaison, des hyperboles. Wolff pensa qu'il était comme Roméo devant la tombe de Juliette; mais Juliette n'était pas morte, et elle avait pu recevoir dans un baiser le dernier soupir de son amant. Juliette n'était pas morte! Gertrude l'était-elle donc? Cette froideur était-elle bien celle du cadavre? Une illusion, une folie, un souhait impossible lui fit regarder avec plus d'attention; il mit son oreille sur ce sein qui avait cessé de battre depuis quelques heures à peine; il lui sembla qu'un mouvement persistait encore; il s'éloigna irrité de lui-même, mais il revint poser la main sur le front et crut sentir une moiteur.