Gertrude lui mit la main sur les lèvres et l'empêcha de continuer. Marguerite fut sévèrement grondée; mais la pauvre femme serait morte de ne pas parler; elle éprouvait une bien insuffisante consolation des reproches adressés à M. Arnold. Toutefois, il lui semblait juste que le père de Gertrude connût bien toute la violence de la tendresse de sa fille. Hélas! à cet égard la conviction de M. Arnold fut complète. Ce pauvre vieillard avait reçu un coup mortel. Il s'enferma dans sa maison, ne sortit plus, passa les journées entières à pleurer, et s'éteignit au bout de six mois.
Heureusement, pour la conscience de Marguerite, les médecins ne croient pas aux maladies morales. Ils trouvèrent des raisons si plausibles de la mort de M. Arnold, que l'on fut convaincu, et que Marguerite resta persuadée, au contraire, que, sans le sacrifice de sa fille, le pauvre homme, miné par la maladie et le désespoir, serait mort six mois plus tôt.
Quant à l'opinion de Gertrude à cet égard, nul ne la connut jamais. Elle voulait si bien mourir, qu'elle porta le deuil de son père comme une espérance, et qu'elle pleura M. Arnold, comme s'il partait sans elle pour un rendez-vous auquel ils étaient attendus l'un et l'autre. M. Gottlieb essaya de la distraire; mais il ne put la guérir: un mal mystérieux la dévorait. Au bout d'un an, des évanouissements qui faisaient craindre à chaque fois qu'elle ne rendît le dernier soupir devinrent très-fréquents. Tous les médecins de la ville furent consultés; ils crurent à une maladie de cœur, à un anévrysme, et M. Gottlieb fut prévenu du danger qui menaçait sa femme. Il devait s'attendre à la voir un jour tomber morte entre ses bras.
Cette perspective, qui menaçait l'ancien joaillier comme un châtiment, ne contribua pas peu à assombrir son humeur. Il craignit que sa présence ne hâtât ce moment fatal. Il vécut désormais seul, à l'écart, laissant Gertrude à ses longues mélancolies. Un jour, en rentrant d'une visite qu'il avait été faire au cimetière à son vieil ami Arnold, il entendit un grand cri. Il sentit ses cheveux se dresser sur sa tête; ses jambes fléchissaient; il tomba à genoux sur les premières marches de l'escalier et essaya de prier; sa femme était morte.
M. Gottlieb, dont nous connaissons d'ailleurs le courage, n'osa pas monter dans la chambre de celle qu'il avait tuée. Il se rendait justice. Quand Marguerite, levant les bras et jetant de grands cris, descendit lui confirmer le cruel événement:
—Adieu, adieu, dit-il.
Et, effaré, grelottant, comme s'il eût été poursuivi, il vint dans la maison de M. Arnold, restée déserte depuis la mort de ce dernier, s'enfermer, pleurer, ou plutôt mugir, en proie à tous les remords et à toutes les épouvantes.
Marguerite resta seule, chargée de rendre à la fille les tristes devoirs qu'elle avait rendus à la mère. La pauvre femme n'oublia pas, dans sa douleur, la promesse qu'elle avait faite à Wolff: elle le fit prévenir en toute hâte. Il n'était pas loin. Caché dans une petite chambre de la ville, depuis quelques jours, il usait son courage à combiner les moyens de soustraire celle qu'il aimait à une mort certaine. Mais par une pusillanimité qui tenait à de pieuses idées de famille, dont je n'ai pas à le défendre, chaque fois qu'il voulait intervenir résolûment, du droit de son amour, et enlever Gertrude à la captivité qui l'étouffait, un scrupule l'arrêtait court. Gertrude était mariée; Gertrude était la femme d'un autre: il la déshonorait pour la sauver. Je sais bien que ces craintes et ce respect eussent fait sourire en France. Dans la petite ville d'Allemagne dont je parle, elles faisaient hésiter le cœur honnête et rigide qui craignait d'entacher d'une honte involontaire la renommée de Gertrude.
Pourtant il était résolu à agir, à contraindre M. Gottlieb, quand le sinistre message vint lui donner tous les droits.
—Elle est bien à moi maintenant! s'écria-t-il, dans le premier transport d'une douleur farouche, et il accourut à la maison mortuaire.