Encore quelques voyages, et le capitaine inaugurait enfin, pour ne plus la quitter, une de ces belles paires de pantoufles que la sollicitude des demoiselles Michel lui brodait inutilement pour chaque anniversaire solennel. Plus de séparation, plus de hasard lointain; il s'enracinait dans son petit jardin, il s'incrustait dans son fauteuil, il ne jurait plus que pour rire et pour faire peur à la vieille servante. Sans doute, il lui en coûterait bien un peu de quitter le Cyclope, qui filait si gentiment ses douze nœuds à l'heure, et qui se garait tout seul des écueils, comme s'il avait eu deux yeux tout ouverts. Mais le capitaine avait pris depuis longtemps ses précautions; la séparation ne devait pas être absolue, complète, et l'effigie du Cyclope, puissamment coloriée pour résister à l'action du soleil, bravait les regards et défiait l'oubli dans la salle à manger future du capitaine.

Il ne désespérait pas non plus d'avoir un jour (mais c'était là presque une folie!), pour le guéridon de marbre de son salon, un modèle microscopique en bois du cher Cyclope, avec tous ses gréements, et un petit bonhomme d'un sou, placé au pied du grand mât, le bras tendu, pour rappeler toujours à M. Michel le capitaine Michel. C'était une surprise qu'il se ménageait à lui-même. Il ne se sentait pas d'aise à la pensée de ce petit joujou, naviguant sous un globe de pendule, au milieu des douze tasses à café et du sucrier de madame Michel.

En attendant ces joies délicates qu'il savourait par avance, le capitaine naviguait en réalité vers la Nouvelle-Guinée. Qu'allait-il vendre, échanger, acheter? cela importe peu au récit.

Retiré dans sa cabine et soigneusement verrouillé, Michel avait défendu qu'on le dérangeât. Il était si gravement occupé! Il écrivait à sa femme et à ses filles, donnait à la première ses instructions précises pour la plantation de quelques petits arbres et le dessin d'une pelouse dans son jardin, et rédigeait pour les secondes son journal quotidien, légèrement poétisé par excès de tendresse paternelle. Il cherchait dans des livres de voyages les descriptions pittoresques des parages qu'il allait aborder, et qu'il avait explorés trop souvent pour s'être jamais donné la peine de les étudier. Mais bien qu'il n'eût aucune sérieuse prétention littéraire, et qu'il ne s'avouât pas les motifs de cette érudition d'emprunt, le capitaine cédait au besoin instinctif de la couleur locale.

Un récit de voyage sans descriptions est comme le dessert redouté de Brillat-Savarin, et la jolie femme à laquelle il manque un œil. Or le capitaine, en fait de cyclopes, n'admettait que son vaisseau.

A l'heure où nous faisons connaissance avec lui, loin des regards civilisés et hors de toutes les latitudes de la politesse, nous pouvons avouer que par précaution contre la température et peut-être aussi par une sorte de loi réaliste, qui poussait la couleur locale jusqu'à l'illusion, le brave Michel n'était guère plus vêtu, dans sa chambre, qu'un souverain des îles de la Sonde, le jour de son couronnement.

Alfred de Musset a vanté la supériorité des costumes primitifs pour la solitude; mais je dois cependant avouer que le capitaine était plus habillé qu'un discours d'académicien. Cette simplification des accessoires du commandement entrait peut-être pour quelque chose dans la consigne sévère donnée par Michel. Certain de ne pas déchoir à ses propres yeux, et s'estimant pour la réalité et non pour l'apparence, il était beaucoup moins sûr de conserver son prestige, s'il était surpris dans ce négligé.

Voilà pourquoi, sans doute, quand il entendit frapper deux coups, puis trois, puis quatre, puis un nombre considérable à la porte de sa cabine, le capitaine proféra tout haut un formidable juron, et se hâta de reprendre une apparence plus conforme aux exigences des relations européennes.

—Qui est là? demanda-t-il, quand il fut presque habillé et en renouvelant son juron.

Notons, en passant, que le capitaine ne jurait jamais tout bas et pour lui seul.