La jeune femme rougit et baissa les yeux; le jeune homme pâlit.
—Vous ne m'avez pas éveillé, vous avez complété l'illusion de mon souvenir. J'ai presque peur que vous ne me quittiez; on dit que les dieux se font voir à ceux qui vont mourir.
Tout en parlant ainsi, le vieillard s'appuyait sur le couple, descendait, soutenu par lui, l'escalier au sommet duquel il s'était assis.
On fit halte au bas des ruines. Un domestique attendait le vieillard. Celui-ci, malgré les offres du jeune homme et de la jeune femme, voulut quitter leurs bras.
—Ce serait une profanation que de continuer ainsi, dit-il. C'était bon là-haut, dans les décombres; mais vous avez d'autres promenades à faire; je vous ai séparés trop longtemps. Les bras de vingt ans ne sont pas faits pour servir de béquilles. Adieu, madame; au revoir, monsieur.
Les deux jeunes gens insistèrent.
—Non, non, c'est inutile, dit le vieillard. Fritz est assez robuste pour me porter au besoin. Je lui avais défendu de me suivre, j'avais voulu gravir seul ces ruines où j'ai gambadé autrefois. J'ai bien fait, puisque Dieu m'avait ménagé la surprise de votre rencontre; mais aller plus loin avec vous serait abuser. D'ailleurs, je ne voudrais peut-être plus vous quitter... les tombes s'habituent aux fleurs... laissez-moi. Je voudrais seulement (ne vous moquez pas trop) vous demander de me bénir. Dans le monde, on croit que la bénédiction de ceux qui n'ont plus rien à attendre, rien à donner, rien à promettre, peut porter bonheur. On fait bénir l'avenir par le passé. Je crois que c'est aller contre l'harmonie de la nature. Mes jeunes amis, vous qui êtes la beauté, la joie, l'amour, bénissez-moi; j'ai eu de folles et belles années. Il m'est resté, à travers bien des orages, le parfum des premières tendresses: vous, qui êtes l'espérance, bénissez le souvenir.
Le jeune homme et la jeune femme se regardaient attendris, et peut-être un peu honteux des termes dans lesquels s'épanchait l'émotion du vieillard. Pour toute bénédiction, ils lui serrèrent la main, et la jeune femme lui tendit le front.
—Vous n'avez pas peur que mes lèvres gèlent les roses, dit l'inconnu en donnant un baiser paternel.
On se sépara. Le vieillard, appuyé sur son domestique et tournant la tête à chaque pas, regagna la ville.