—Je vous admirerai de loin, mon amie. Mais nous ne sommes pas encore au bal, Dieu merci.

La promenade se continua quelque temps encore; mais une rêverie douce avait succédé aux tendres reproches. La mélancolie du bonheur semblait précéder ce couple charmant et éloigner de lui tout regard indiscret, tout bruit discordant. Le coucher du soleil mettait de l'or à la pointe des herbes que foulaient nos chastes amoureux; la nature coquette des environs de Bade se revêtait de solennité. C'était l'heure des extases et de la poésie universelle. Angèle et Gérard paraissaient subir le charme enivrant de cette soirée.

Or, voici ce que se disait tout bas la baronne:

—Certainement, j'aime beaucoup Gérard. C'est un artiste d'un grand talent. Il a une belle figure, et je crois qu'on en ferait un mari enviable; mais sa trop grande sentimentalité m'est suspecte. Il me parle si souvent de sa misère et de ma fortune, que je tremble qu'il ne songe trop à m'épouser, et pas assez à m'aimer toujours. Les artistes enrichis sont insupportables. Je veux encore éprouver sa sincérité avant de consentir à lui donner un million.

Et la baronne se serrait contre Gérard, et levait sur lui des yeux languissants. De son côté, l'artiste murmurait dans la profondeur de son âme:—Certainement, j'adore Angèle; je donnerais ma vie pour elle; mais je n'ai pas le moyen de soupirer toujours après sa main. Ce soir, le bal va me coûter encore quelques louis, presque mes derniers; dans cinq ou six jours, je n'aurai plus le sou. Accepter son aide, c'est déchoir. Je ne crois pas faire injure au sentiment loyal que j'ai pour elle en désirant l'épouser promptement. Elle est très-riche, je pourrai l'aimer à mon aise, sans être obligé de la quitter tous les jours pour travailler. Mais si, décidément, elle craint de se mésallier, je ne veux pas voler ou mendier pour lui acheter des bouquets...

Et Gérard, en pressant dans son gousset les dernières pièces d'or qu'il eût à dépenser, regardait Angèle d'un œil enivré d'amour et brûlant de supplication.


[II]

[Où l'on démontre les ennuis de la pauvreté.]

Le soir de cette promenade de sentiment, la baronne Angèle de Bligny entrait dans la salle de bal de la maison de Conversation, avec une toilette qui évoquait Paris, et un bouquet dont le pauvre Gérard savait le prix.