La baronne était fort belle, de cette beauté singulière et toute française qui n'a rien à démêler avec l'art grec, avec les symétries de la statuaire, mais qui se compose d'un agencement gracieux des lignes, de la vivacité des traits, de l'éclair du sourire, du vague caressant des regards, de ce je ne sais quoi qui déconcerte l'analyse précise.
Il y a des femmes à la physionomie placide et tout extérieure qu'on ne regarde bien qu'en face; il en est d'autres qu'on n'ose jamais regarder, mais qu'on entrevoit de côté, qui vous parlent toujours comme à la dérobée, dont le charme pénétrant et indécis échappe à une observation fixe, qui miroitent, et qui laissent dans le cœur une sensation violente et imparfaite d'où naît une curiosité sans fin et sans assouvissement.
La baronne était une de ces créatures moirées, si j'ose ainsi dire. On ne pouvait arrêter sa figure dans un contour net et immobile. Jamais aucun portrait d'elle ne lui avait ressemblé, parce que son visage n'existait pas sans le rayonnement de ses prunelles battues par les paupières, comme par un éventail qui les attisait; parce que sa peau transparente, qui laissait compter les veines, avait des lueurs fugitives; parce que sa grâce était un arome; parce que la voir, sans en être vu et sans qu'elle parlât, ce n'était pas la voir. Il n'était pas jusqu'à la nuance de ses cheveux qui ne participât à cette harmonie vague. Était-elle brune? Était-elle blonde? c'était une question sans cesse agitée, jamais résolue. Angèle, en un mot, était le type le plus complet de la Parisienne. Elle avait le secret de la coquetterie et de l'élégance. Spirituelle, frondeuse, mais effleurant l'épiderme, sans avoir le mauvais goût provincial de déchirer, parlant de tout avec vivacité, n'approfondissant rien, passionnée jusqu'à la passion exclusivement, poétique jusqu'à la poésie, évaporée avec un fond inaltérable de bon sens pratique, elle possédait toutes les vertus mondaines, c'est-à-dire tous les défauts des Parisiennes.
Elle avait ce soir-là une toilette de tulle qui semblait accumuler les nuées autour de ses épaules et de sa taille. Gérard l'admirait de loin avec amertume. Fidèle à ses exigences, il n'osait rester trop assidûment près d'elle; mais il était remplacé, selon l'échange célébré dans les romances, par son magnifique bouquet, et c'était peut-être bien à lui, autant qu'aux fleurs elles-mêmes, que s'adressaient les petits baisers, ou, pour mieux dire, les petits mordillements d'Angèle.
Veuve et riche, madame de Bligny avait été persécutée le lendemain de l'enterrement de feu M. le baron, son époux, par les adorations de plusieurs cousins qui se disputaient la faveur de ne pas laisser sortir de la famille une fortune qui s'y était augmentée. Mais l'encens de ces héritiers manquait de délicatesse; et la jeune veuve avait l'odorat susceptible. Elle fut blessée jusqu'au plus profond de sa vanité, je veux dire de son âme, et jura de se venger. Quoi! c'était pour sa fortune qu'on la courtisait, et sa main fine et blanche, aux fossettes délicieuses, aux ongles roses, n'était sollicitée qu'à cause des gros et vilains sacs d'écus qu'elle était capable de dénouer! C'était à rassasier des hommes et de la fortune. La baronne eut le courage de se résigner à la richesse, mais elle ne pardonna pas à ses cousins, et le dépit excitant sa sensibilité, l'amour-propre froissé portant un défi à l'amour, elle en vint à rêver une union disproportionnée, dans laquelle toute sa fortune servirait à récompenser une tendresse désintéressée, un dévouement sincère, une âme d'élite. Tout homme soupçonné de posséder quelques belles rentes solides, lui devint odieux. Elle essaya de s'apitoyer sur un jeune homme d'excellente famille qui venait de se ruiner au jeu; mais quand on lui eut donné la preuve que cette union était une faillite, et qu'il y avait de la spéculation mal avisée dans ce désordre apparent de la passion, elle chercha ailleurs.
Gérard passa, un soir qu'elle était triste et fiévreuse, dans un coin de salon, regardant de jeunes héritiers faire la roue devant de jeunes héritières, et écoutant de petits ambitieux baragouinant le langage de l'amour à de jeunes coquettes qui voulaient se marier pour porter des cachemires.
Angèle, que cette spéculation universelle désespérait, reçut à cet endroit du corps, inconnu en physiologie, où naissent les sentiments, une commotion électrique, quand elle vit les grands yeux rêveurs de l'artiste, ses joues un peu maigres et suffisamment pâles, ses cheveux inspirés. Mais quand elle l'entendit chanter, et lancer dans le plafond des notes qui ne devaient s'arrêter qu'au ciel, la baronne faillit s'évanouir; elle ferma les yeux devant son idéal, qui l'éblouissait. Elle apprit que Gérard était pauvre, qu'il vivait avec sa mère; qu'il avait un grand talent de compositeur et de chanteur; qu'il était dévoré d'ambition, et qu'il voulait faire un chef-d'œuvre ou mourir. Pour le coup, l'instrument de la vengeance était forgé par Dieu même. Madame de Bligny eût manqué à tous ses devoirs envers elle-même et envers l'amour, en ne faisant pas à Gérard l'honneur qu'elle refusait à ses avides cousins de tous les degrés. Elle pleura des vraies larmes, en écoutant s'épancher, avec des dièses et des bémols à la clef, l'âme mélodieuse du musicien. Elle s'en fit remarquer; et, huit jours après cette première rencontre, ils déchiffraient ensemble un duo, qu'ils n'avaient pas encore appris au bout d'un mois, et dont ils avaient oublié le nom deux mois après.
Gérard fut sincère dans ses transports. L'amour d'une grande dame, veuve, riche, lui donna des mouvements fiévreux de reconnaissance. Il jura de devenir illustre pour couronner tant d'abnégation. Il voulut s'élever à la hauteur du sacrifice. Il y eut vraiment, dans les premiers temps de cette liaison, qui resta d'ailleurs dans les bornes du respect le plus ardent, des heures sublimes, dignes des poëtes, et à faire envie aux nigauds éternels qui ont inventé l'amour extatique. Angèle se vengea avec luxe. Gérard eut du génie. Ces deux beaux jeunes gens, elle séduisante et rayonnante, lui pâle d'émotion et de joie, tous deux jaloux de se venger du monde, qui les trouvait, lui trop pauvre, elle trop riche, ces deux incompris qui se comprenaient si bien eurent des appétits de bonheur à ruiner le ciel. Ils s'aimèrent en cachette, en public, à l'Opéra, à l'église, en riant, en pleurant, en priant, de toutes les façons; et ils s'aimèrent comme il faut s'aimer, en ne pensant qu'à l'amour, en oubliant, par intervalles, lui son ambition, elle son dépit.
Ce fut une orgie divine dont le monde parisien devina et admira les joies, puisqu'il s'empressa de les calomnier. Au premier sifflement des couleuvres, Angèle tressaillit, non pas qu'elle se repentît de son bonheur, mais les méchancetés du dehors la rappelèrent à son rôle.
—Puisque l'on continue à me provoquer, se dit-elle, je les pousserai à bout; je leur montrerai qu'il n'y a pas de caprice dans notre amour.