Les deux jeunes gens quittèrent la salle de bal et allèrent dans les salons où la roulette et le trente et quarante tiennent leurs assises.

Gérard eut une émotion profonde en entrant; il sentit un frisson lui parcourir le dos. Une voix lui disait à l'oreille:

—Ici on laisse tout amour! Vous qui entrez n'en espérez plus!

Il regarda les croupiers impassibles, les joueurs aux sensations diverses: les uns feignant l'insolence pour intimider le sort; les autres pâles, muets, agitant leurs mains convulsives dans leur poitrine. Il se rappela les vers d'Alfred de Musset (car, bien que musicien, Gérard était instruit et avait de la littérature). Il chercha les Fils de la Forêt-Noire; il en vit quelques-uns.

Tournant leurs grands chapeaux entre leurs doigts calleux,
Poser sous les râteaux la sueur d'une année,
Et là, muets d'horreur, devant la destinée,
Suivre des yeux leur pain qui courait devant eux.


Gérard ne poussa pas l'exclamation du poëte:

O toi, père immortel dont le fils s'est fait homme!...

Mais il envia plus d'un de ces paysans dont la roulette multipliait l'enjeu, et il jeta sur la table, avec un serrement de cœur, dissimulé dans le plus faux sourire qui ait jamais brillé sur des lèvres humaines, un de ses derniers louis, tiède encore d'un long contact, d'une étreinte désespérée.