[III]
[Ce que rapporte une politesse bien placée.]
Nous n'abuserons pas de la situation dramatique pour peindre les émotions de la circonstance. Ce qui importe, c'est de savoir que Gérard dut s'estimer très-heureux en amour, car son malheur au jeu fut complet. Il eut bientôt perdu ses cinquante francs.
—Vous ne jouez plus? dit le journaliste, qui perdait déjà la valeur du keepsake, et qui songeait à un second volume.
—Je ne suis pas en veine ce soir, répondit Gérard, dont les jambes tremblaient, et qui avait peur de s'évanouir.
Il se dégagea de la foule, et, au lieu de rentrer dans la salle de bal, il sortit et alla s'asseoir sous les arbres de la promenade, se cachant des groupes qui venaient écouter l'orchestre de la danse; là, il faut bien l'avouer, notre héros n'eut plus de courage. Le dépit, l'amertume, le sentiment de sa défaite l'étouffèrent: il pleura.
Les larmes sont une satisfaction que l'on s'accorde à soi-même, et si l'on doit proclamer heureux tous ceux qui pleurent, ce n'est pas parce qu'ils sont consolés, mais c'est parce qu'ils se consolent eux-mêmes. Les pleurs sont une revanche et un certificat d'innocence que l'homme accablé se décerne. Je suis bien à plaindre, se dit-il, puisque je pleure! et si je suis à plaindre, c'est que je mérite d'être consolé. De là, à s'estimer plus que les autres, en raison même de sa douleur, il n'y a pas loin, et Gérard ne manquait pas à cette loi égoïste. Il en voulait à Angèle de ce qu'il pleurait pour elle. Il avait des mouvements haineux d'amour.
—Oh! je la forcerai bien à m'épouser, se disait-il. Il serait par trop ridicule d'avoir tout quitté pour la suivre, et d'être laissé là parce que je me suis ruiné pour elle. Mais comment oser lui dire... que je n'ai plus un sou... pas même de quoi faire l'aumône? Oh! ce jeu, quelle sottise à moi de lui demander un aide! Après tout, l'amour et la roulette se devraient plus d'égards. Si j'osais, je mendierais... Je comprends le vol! Qu'y a-t-il, à cette heure où je souffre, entre une mauvaise action et moi?... La seule distance que remplirait une occasion.
Et Gérard, froissé dans ses espérances les plus vives et les plus douces, se sentant à la discrétion de la femme qu'il aimait, n'ayant aucun moyen de la contraindre, rougissant de lui devoir quelque chose, perdant d'un seul coup cette égalité apparente que son indomptable fierté d'artiste lui avait conquise, Gérard se mordait les poings, poussait des exclamations étouffées, et s'animait d'une formidable colère contre lui-même, contre la destinée, contre la baronne.
Après une heure d'épanchement dans la solitude, il se crut plus calme, et résolut de rentrer. Madame de Bligny avait remarqué son absence; elle était inquiète et un peu jalouse. Mais quand elle le vit, elle comprit à sa pâleur qu'il souffrait, et, dans un regard expressif, elle lui demanda pardon de l'avoir accusé.