Les scrupules de Gérard devenaient absurdes, et sa délicatesse était surtout de l'orgueil. Mais de toutes les tâches, la plus difficile pour l'homme est celle d'accepter simplement son bonheur. Il perd un temps précieux à minauder avec lui, et il a parfois des accès de fierté chevaleresques et pervers, dans lesquels il prétend mériter les bienfaits qui lui tombent du ciel. Gérard traversait une de ces crises folles. Il n'avait qu'à passer cette nuit-là dans l'enchantement, dans l'espérance; il aima mieux la consumer dans des enquêtes pénibles sur sa situation, sur la dépendance que sa pauvreté allait lui imposer.
Après avoir dit adieu à madame de Bligny, il revint à la Maison de conversation. Le bal n'était pas fini; on dansait et on jouait encore. L'artiste n'osa pas rentrer, mais il regarda les fenêtres du salon de la roulette, comme si l'une d'elles dût s'ouvrir, et comme si quelque joueur privilégié dût lui jeter de là tout une fortune, dont il avait grand besoin, pensait-il.
Personne n'ouvrit de fenêtre; il ne tomba aucune aumône, et Gérard, fort ému par avance de l'entretien qu'il devait avoir le lendemain, rentrait chez lui en baissant la tête, quand il remarqua, au détour d'une rue, une ombre masculine attachée à ses pas avec une persistance singulière. Nous ne commettrons pas la mauvaise plaisanterie d'affirmer que Gérard, ce soir-là, ne redoutait pas les voleurs. Il se retourna brusquement, vint droit à son ombre, et lui frappant sur l'épaule:
—Que me voulez-vous? lui demanda-t-il résolûment.
—Rien, si vous n'êtes pas celui que je cherche, répondit l'ombre avec un fort accent germanique; ce qui prouvait par surcroît, après le témoignage sensible du contact, que cette ombre n'était pas celle de l'artiste lui-même.
—Et, qui faut-il être pour vous satisfaire?
—Un jeune homme de bonne tournure qui se promenait tantôt dans les ruines du vieux château, en compagnie d'une charmante dame.
—Et si j'étais ce jeune homme? demanda Gérard.
—En ce cas, monsieur, j'affirmerais que je ne me suis pas trompé en croyant vous reconnaître, et je vous prierais de venir parler en toute hâte à mon maître, qui désire vivement vous entretenir.
—Quel est ton maître?