—Monsieur est le maître ici; obéis-lui comme tu m'obéirais, il saura récompenser ton zèle.
Fritz s'inclina sans étonnement. Le baron l'avait habitué aux surprises. Quand le vieillard fut mort, Gérard, debout au pied de son lit, le regarda longtemps. On eût dit qu'il interrogeait ce cadavre, voulant savoir si l'âme ne se cachait point quelque part pour le guetter et pour reparaître en l'accusant, s'il ne suivait pas les instructions reçues.
Il était grand jour. Les oiseaux chantaient dans les arbres. Ils savaient la mort d'un Allemand mélomane, et ils voulaient l'honorer par un petit oratorio. Gérard, brisé d'émotion, de fatigue, plus pâle que le drap blanc sur lequel reposait le vieux baron, songea à aller se reposer.
—Veille bien auprès de ton maître, dit-il à Fritz; je reviendrai pour ordonner le service funèbre. S'il arrivait d'Allemagne, d'Italie, d'Espagne, de France, ou de je ne sais où, un ami de ton maître qui s'appelle Rosenheim, avec un jeune homme, fais-moi prévenir.
Gérard rentra chez lui; mais il ne put dormir. Il avait la fièvre. D'ailleurs, il lui restait beaucoup de choses à faire dans la journée même. Son rôle de fidéicommissaire l'obligeait à des soins envers le défunt; et puis Angèle l'attendait. Angèle! Pourquoi la pensée de la baronne de Bligny venait-elle se présenter comme un danger, comme une menace, depuis sa visite au baron de Walter? Il redoutait maintenant de revoir celle qu'il aimait et qui lui avait paru dans de si tendres dispositions à son égard. Il eût été ravi d'apprendre qu'elle était devenue invisible pour quelques jours seulement. C'est qu'au fond de lui, en dépit de lui, malgré tous les raisonnements, tous les efforts de son cœur, une voix terrible, inexorable, retentissante, une voix métallique, la voix des écus de l'Allemand lui chantait, lui criait:
Si M. Rosenheim revient seul, ou ne revient pas, tu hérites.
Il était, au premier abord, invraisemblable que M. Rosenheim ne revînt pas. Mais il était possible qu'il revînt seul; et alors Gérard se trouvait à la tête d'un bon gros million; il devenait aussi riche que la baronne, son égal, il pouvait l'épouser. Si, au contraire, l'héritier inconnu se présentait, il ne restait au pauvre artiste que l'âcreté d'une convoitise inutile, que l'amertume d'une terrible déconvenue.
Cette tentation, qui arrivait à l'heure la plus critique de son existence, le jetait dans de grandes perplexités. Fallait-il avouer tout à la baronne, l'associer à ses espérances, se ménager près d'elle des consolations, en cas de désappointement? Fallait-il lui dire: Attendez deux jours avant de m'accorder votre main! dans deux jours, je pourrai devenir votre mari sans que vous me fassiez l'aumône? Ou plutôt ne valait-il pas mieux accepter dès maintenant, enchaîner Angèle par sa promesse, et lui ménager la surprise d'un million comme une récompense?
Quand il descendait au fond de ses perplexités, Gérard se trouvait en présence de ces deux questions. Fallait-il confier à la baronne ses chances de fortune? Et quelle était la valeur réelle de ces chances? Ce dernier point, le plus sérieux, dominait et réglait tous les autres. Si les chances étaient nulles ou de peu de poids, il devenait inutile de les confier. Gérard, dans l'entretien suprême de la nuit, n'avait eu, relativement à la mission de l'ami Rosenheim, que de vagues confidences. Le baron Walter n'avait pu ou n'avait rien voulu lui dire de précis.
L'héritier allait-il venir? Les recherches seraient-elles infructueuses?