—C'est que celui-là est capital. Tu aimes l'argent.

—Moi! s'écria l'artiste qui sentit le froid de la peur le pénétrer jusqu'aux os.

—Oui, tu es avare. Je remarque que tu dépenses avec peine, et que tu enfouirais volontiers le million du bonhomme Walter pour n'y pas toucher.

—Quelle plaisanterie! dit Gérard. Je le jetterais bien plutôt par les fenêtres, ce million-là.

—Ne le jetons pas et ne l'enfouissons pas, mais profitons-en, mon ami.

Ces entretiens se renouvelaient fréquemment. Angèle s'étonnait et riait parfois des allures embarrassées de son mari en présence de sa nouvelle fortune. Elle attribuait à une inexpérience, à une sorte de pudeur de nouvel enrichi ce qui tenait à d'autres sentiments. Elle en riait; mais parfois elle s'en alarmait: elle se demandait si cette âme d'artiste n'était pas tout simplement une âme de thésauriseur. Ses craintes, à cet égard, au lieu de diminuer, augmentèrent encore quand elle vit, au bout de quelque temps, que Gérard affectait dans sa toilette, dans tout ce qui tenait à lui personnellement, une simplicité, une sorte d'abandon, réservant tout le luxe pour sa femme; et quand elle remarqua, parmi ses papiers de musique, des chiffres, des calculs qui lui prouvaient qu'au lieu d'user ses revenus, son mari les capitalisait et se livrait à des placements, entretenant avec des agents de change de Paris une correspondance fort active.

L'humeur de Gérard changeait aussi beaucoup. Plus d'abandon, de douce intimité. Il paraissait inquiet, toujours aux aguets. Les sonnettes le faisaient bondir. Il prétendit que c'était à cause de leur timbre criard qui agitait ses nerfs artistiques; mais on eut beau changer, le timbre n'y faisait rien.

Après trois mois, ce couple si gracieux, si touchant, si digne d'envie quand le baron Walter lui demandait sa bénédiction, eût fait pitié. Angèle, triste, fière dans ses désillusions, cachant ses blessures et ne laissant pas paraître de repentir pour un mariage qu'elle avait voulu, en était arrivée à craindre pour la raison de Gérard, tant elle trouvait d'agitation, de fièvre continue dans celui-ci. Le musicien pliait sous le remords. Il avait honte de lui et, en même temps, il se sentait attiré, fasciné par cette fortune dont il n'osait se séparer. Il avait résolu de la doubler en peu de temps par des spéculations, s'imaginant qu'il aurait la conscience plus libre s'il rendait le million intact, tout en l'ayant préalablement utilisé pour s'enrichir lui-même; mais ses spéculations n'étaient pas toujours heureuses. Il perdait au lieu de gagner, et alors à l'angoisse de se sentir contraint de restituer à la première apparition de Rosenheim se joignait l'horreur de penser qu'il ne pourrait pas même rendre intacte une fortune qu'il avait intentionnellement volée.

Tels étaient la situation d'Angèle et de Gérard, et le supplice de ce dernier quand, un beau jour, il résolut d'en finir avec ses remords et, au besoin, avec la vie.