[VI]
[Où la vertu n'obtient que ce qu'elle mérite.]
Le courage manquait à Gérard, précisément à l'heure où il semblait logiquement devoir lui rester. Car enfin, puisque M. Rosenheim avait eu devant lui le temps nécessaire pour aller en Amérique et en revenir, et qu'il n'était pas revenu d'une simple excursion en Europe; puisque Gérard n'avait pas reçu la visite de l'héritier, et que sa retraite à lui, Gérard, dont il n'avait pas fait un mystère impénétrable, n'avait pas encore été troublée, tout portait à croire que l'héritage lui était bien et dûment acquis, et qu'il n'aurait plus de comptes à rendre.
Pourtant jamais l'existence ne lui avait paru si odieuse. Sa sensibilité excitée, irritée par la pensée perpétuelle de l'acte honteux qu'il avait commis, était arrivée à un paroxysme qui le précipitait dans des abattements et dans des désespoirs terribles au moindre choc extérieur. Angèle avait peur de lui. Hâve, les cheveux en désordre, les vêtements négligés, craignant de dépenser, pour se vêtir, la fortune indûment acquise, errant tout le jour, n'osant tenter aucune démarche pour se dépouiller de cet héritage et ne voulant pas le garder, Gérard se sentit au fond de l'abîme, quand, un soir, il remarqua dans les yeux d'Angèle un vague effroi mêlé d'un peu de mépris.
C'était à la fin du dîner; les deux époux étaient silencieux l'un devant l'autre. Gérard comptait sur ses doigts. Angèle soupirait en le regardant.
—Que peut-il avoir? se demandait-elle. Quel mystère? Est-ce un crime? une faiblesse? mon ami, lui dit-elle enfin, est-ce que tu composes?
—Non, je calcule.
—Je n'ai pas épousé un artiste, se disait-elle avec découragement, mais un banquier.
—Vous avez épousé un millionnaire, madame, dit gravement et bêtement Gérard.
—Eh! qui vous parle de votre million? qui songe à vous le disputer? En vérité, mon ami, on dirait que vous m'avez fait trop d'honneur en m'associant à votre fortune.