Ces mots furent prononcés avec une ironie stridente.

Gérard, si absorbé qu'il fût, ne s'y trompa point.

—Pardon, Angèle, répliqua-t-il avec douceur, je suis bien malheureux. Je ne suis pas habitué à manier une fortune pareille...

—Prenez un intendant, mon ami, un comptable, qui vous voudrez; débarrassez-vous de tous ces ennuis qui vous rendent fort maussade. Ou bien, si vous ne pouvez pas porter le fardeau de nos deux fortunes, prenez la vôtre, laissez-moi la mienne, et séparons-nous.

—Nous séparer! c'est vous, c'est toi, Angèle, qui as prononcé ce mot pour la première fois!

—Parce que c'est moi, monsieur, qui ai commis la faute de vous forcer presque à m'épouser. Il est bien juste que vous ayant enchaîné, je vous délivre.

—Me délivrer! tu ne sais pas ce je ferais de ma liberté.

—Vous ne pouvez pas en faire un plus mauvais usage que celui que vous faites aujourd'hui de votre prison.

—Vous êtes cruelle, madame.

—Moi! je suis juste. On dirait, mon ami, que nous jouons un proverbe: le Savetier et le Financier. Depuis que vous avez un trésor vous ne chantez plus. A votre place, j'irais rendre au financier son argent dont je ne sais que faire. Je vous aimais mieux au temps de vos chansons. Elles n'étaient pas toujours gaies, mais du moins leur tristesse n'était pas sans charme. Tandis que cette hypocondrie du million!... c'est à faire périr d'ennui. Ce baron Walter est un esprit satanique, un personnage d'Hoffmann. Il a vu deux êtres qui paraissaient ou qui voulaient s'aimer.—Vite, a-t-il dit, troublons cette joie!—Il a réussi. Dites donc, Gérard, est-ce que le baron n'aurait pas laissé par mégarde quelque héritier auquel vous pourriez repasser l'héritage?