Gérard ne voulut pas en entendre davantage. Il se leva comme un fou et sortit de la salle. Angèle ne put retenir une larme en le suivant des yeux.

—Je sens que je l'aimais bien, se dit-elle...

Quant au malheureux musicien, il courut dans le jardin.

—C'est fini! c'est fini! répétait-il à chaque pas, je n'ai plus qu'à mourir. Le mépris de moi-même, le mépris d'Angèle, c'est trop. Je ne veux plus de la vie au prix de cette torture.

Quand la course l'eut un peu calmé, il monta dans sa chambre, s'y enferma, et se tenant la tête dans les deux mains, il essaya de réfléchir.

—Avant de mourir, se dit-il, il faut que je répare ma faute; mais comment? Où trouver cet insaisissable Rosenheim? Et quand je l'aurai trouvé, où rencontrer l'héritier véritable, s'ils ne se sont pas vus? Ah! qu'importe? je ne veux plus de cette fortune, pas même de la part que m'a faite cet infernal baron. Je vais emporter tout à la maison de jeu. Je jouerai tout. Si je perds, c'est bien! Je n'aurai qu'à me tuer. Si je gagne, je dépose intacte toute la somme que j'ai reçue, j'envoie le reste à ma mère, et je meurs. Dans les deux cas, la mort est au bout... Mais Angèle! écrivons-lui d'abord la vérité. Quand je serai mort pour l'honneur, elle excusera peut-être le crime commis pour l'amour. Gérard, un peu calmé par cette résolution, écrivit, en effet, une longue lettre à sa femme. Il lui raconta tout dans les plus entiers détails; il n'omit rien de ses tentations, de ses troubles, de ses remords. Quand il eut achevé cette lettre humide de ses larmes, froissée par ses baisers, il la cacheta, la plaça sur la cheminée, d'une façon apparente, prit une paire de pistolets, un portefeuille rempli des valeurs de la succession, et sortit.

En passant sous les fenêtres d'Angèle, il vit de la lumière.

—Elle pleure peut-être, dit-il, va! tu deviendras libre, tu seras veuve encore une fois; j'aurai été un mauvais rêve dans ta vie. Mais on sort des rêves. La réalité seule ne cède qu'à la mort. Adieu! adieu!

Et il envoyait les baisers les plus ardents à la fenêtre éclairée.

Il n'était que huit heures du soir. Gérard se rendit à la station voisine, et à neuf heures le chemin de fer le déposait à Bade. Il se précipita vers la maison de conversation, entra, en heurtant tout le monde, chercha une place autour du tapis vert; puis, dans sa préoccupation, voulant mettre devant lui son portefeuille, il chercha dans la poche de droite, au lieu de puiser dans la poche de gauche, et tira un de ses pistolets qu'il plaça sur la table.