Nous nous tournons vers le Crucifié de Jérusalem, vers le Crucifié de Rome, vers sa vérité abandonnée et trahie ; nous lui disons : Je te crois, je t’adore et je veux bien être foulé aux pieds comme toi, tourné en dérision comme toi ; je veux bien mourir avec toi !… Nous disons cela, et le monde est vaincu.

Il ne sera jamais vaincu autrement, jamais nous ne lui arracherons autrement ses armes, dans le but de les transfigurer et de les sanctifier en nous en servant pour éteindre toute voix de blasphème et aplanir tout obstacle entre les petits de ce monde et l’éternelle vérité. Car il faut que tout homme sache et prononce ces paroles, ce Credo qui seul peut délivrer le monde, cet adveniat qui sollicite l’éternelle paix.

XXI

La première parole de grande liberté qui ait été prononcée d’une bouche mortelle, le premier acte de grande liberté que le genre humain ait vu accomplir, ce fut quand deux pauvres juifs, les apôtres Pierre et Jean, proclamèrent le devoir d’obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes, et continuèrent de répandre l’enseignement que l’erreur et la persécution, sous des masques de justice et de prudence, voulaient supprimer[16]. Qui suit cet exemple est libre, libre des faux juges, libre des faux sages ; il entre dans la cité imprenable ; sa pensée, délivrée des basses terreurs, est soustraite à l’empire de la mort ; il met à couvert de l’esclavage tous ceux qu’il peut persuader.

[16] Act. Apost., IV, 19-20.

Mais il faut observer deux choses.

Premièrement, cet acte de liberté que font les apôtres envers les puissances de la terre, est en même temps un grand hommage de soumission qu’ils font envers Dieu, et ils ne sont si forts contre le monde que parce qu’ils obéissent à Dieu.

Dans un discours tenu au congrès de Malines, discours éloquent, très-célèbre parmi les catholiques libéraux, on fait remonter la liberté de conscience à ce premier et fameux non possumus, on dit qu’elle y fut créée et promulguée. — Tout au contraire, selon la juste remarque d’un publiciste anglais[17], c’est ce jour-là, c’est par ce non possumus que la conscience humaine connut et accepta le frein d’une loi immuable. Ce n’était pas un principe de liberté libérale que saint Pierre évoquait : il proclamait le devoir impérissable, irrévocable, imposé de Dieu qui l’obligeait de prêcher la Révélation. Il n’annonçait donc pas au monde l’émancipation libérale de la conscience : il chargeait au contraire la conscience du glorieux poids de rendre témoignage à la vérité ; il l’émancipait des hommes, non pas de Dieu. Il pouvait demander aux païens, de la part de Dieu, la liberté pour les chrétiens, il ne donnait certainement ni ne rêvait de donner aux chrétiens la licence d’élever l’erreur au niveau de la vérité, de telle sorte qu’elles dussent un jour traiter d’égale à égale, et que la vérité considérât l’erreur comme souveraine de droit divin en tel lieu, pourvu qu’elle fût elle-même souveraine ou tolérée en un autre lieu. Et quelles réponses alors cette vérité humiliée et diminuée saurait-elle faire aux sophismes sans nombre de l’erreur ?

[17] Les Rapports du Christianisme avec la Société civile, par Édouard Lucas, discours prononcé à l’Académie Catholique de Londres, et publié par Mgr Manning.

Secondement, cette vérité de délivrance, cette vérité unique, l’Église seule a mission de l’enseigner et elle n’en persuade que les âmes remplies de Jésus-Christ.