Où Jésus-Christ n’est point connu, l’homme obéit à l’homme et lui obéit absolument ; où la connaissance de Jésus-Christ s’efface, la vérité baisse, la liberté subit une éclipse, la vieille tyrannie reprend et étend ses anciennes frontières. Quand l’Église ne pourra plus enseigner Jésus-Christ tout entier, quand les peuples ne comprendront plus qu’il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes, quand il ne s’élèvera plus de voix pour confesser la vérité sans déguisement et sans amoindrissement, alors la liberté aura quitté la terre. Alors l’histoire humaine sera près de sa fin.
Néanmoins, tant qu’il restera un seul homme de foi parfaite, celui-là sera libre du joug universel, aura dans ses mains ses destinées et celles du monde ; le monde n’existera que pour la sanctification de ce dernier. Et si ce dernier aussi apostasiait, s’il disait à l’Antechrist, non qu’il a raison de persécuter Dieu, mais seulement qu’il lui est permis de ne pas employer sa force à faire régner Dieu, ce serait sa sentence et celle du monde que prononcerait l’apostat. La terre ne donnant plus à la vérité divine la confession et l’adoration qu’elle lui doit, Dieu retirerait son soleil. Privé du contrepoids de l’obéissance et de la prière, le blasphème ne monterait pas au ciel, mais il périrait aussitôt. De lui-même il retomberait dans le puits de l’abîme.
XXII
Mais le dernier mot de l’Église militante ne sera pas une parole d’apostasie. Je me représente le dernier chrétien en face du suprême Antechrist, à la fin de ces jours terribles, quand l’insolence de l’homme se sera stupidement réjouie d’avoir vu les étoiles tomber des cieux. On l’amène lié, à travers les huées de cette boue de Caïn et de Judas qui s’appellera encore l’espèce humaine. — Et ce sera l’espèce humaine en effet ; l’espèce humaine parvenue au comble de la science, descendue au dernier degré de l’abjection. Les anges saluent l’astre qui n’est pas tombé, l’Antechrist contemple le seul vivant qui refuse d’adorer le mensonge et de dire que le Mal est le Bien. Il espère encore le séduire ; il demande à ce chrétien comment il veut être traité. Que penserons-nous que le chrétien réponde, et que peut-il répondre, sinon qu’on le traite en roi ? Il est le dernier fidèle, il est le dernier prêtre, c’est lui qui est le Roi. Il a tout l’héritage d’Abraham, tout l’héritage du Christ. Dans ses mains enchaînées, il tient les clefs qui ouvrent la vie éternelle ; il peut donner le baptême, il peut donner le pardon, il peut donner l’Eucharistie ; l’autre ne peut donner que la mort. Il est roi ! Et je défie bien l’Antechrist avec toute sa puissance, de ne pas le traiter en roi, puisqu’enfin le cachot lui est aussi un empire et le gibet un trône.
A qui ferait aux catholiques la même question, les catholiques doivent la même réponse. Le libéralisme moderne veut que les enfants de l’Église lui donnent un sacre et il leur parle comme le roi sarrazin parlait à Louis de France : — Si tu veux vivre, fais-moi chevalier.
Le saint captif lui répondit : — Fais-toi chrétien.
XXIII
Deux puissances vivent et sont en lutte dans le monde moderne : la Révélation et la Révolution. Ces deux puissances se nient réciproquement, voilà le fond des choses.
La lutte a donné naissance à trois partis :
1o Le parti de la Révélation, ou parti du Christianisme. Le parti Catholique en est la tête si élevée au-dessus des ignorances et des bassesses contemporaines, qu’elle semble n’avoir pas de corps ; mais cependant ce corps, souvent presque invisible, existe, et il est même le plus réellement puissant qui soit sur la terre, parce que, indépendamment du nombre, il est le seul qui possède véritablement cette force incomparable et surhumaine qu’on appelle la Foi.