En résumé, le parti catholique libéral accepte la rupture de la société civile avec la société de Jésus-Christ. La rupture lui paraît bonne, il la veut définitive. Il croit que l’Église y gagnera la paix, et même, plus tard, un grand triomphe. Néanmoins les perspectives de triomphe ne sont présentées qu’aux catholiques « intolérants », et on ne leur en parle qu’à voix basse. Tenons-nous à la paix.

A coup sûr, cette église libérale, église tout-à-fait de « son temps », ne pouvant être raisonnablement soupçonnée d’obéir à Rome, devra cesser d’irriter ou d’effrayer les généreux esprits qui ont résolu de cautériser enfin « le chancre pontifical ». Dès lors, pourquoi les catholiques, devenus semblables à tout le monde, n’obtiendraient-ils pas le bénéfice du mépris ! Ils seront méprisés, ils vivront en paix ; ils vaqueront à leur culte comme à leurs autres affaires ; le Siècle ne criera pas plus au clérical contre le paroissien de Saint-Sulpice que contre les brebis libérées du pasteur Coquerel.

N’être rien, assez rien pour vivre en paix avec tout le monde, cette espérance peut sembler plus que modeste ! Elle est de trop, toutefois. Quand même, par voie de séduction ou par voie de compression, les catholiques libéraux parviendraient à supprimer les catholiques entiers, je leur annonce qu’ils ne réussiront pas à se voir méprisés aussi parfaitement qu’ils y aspirent. Quelques réflexions vont les convaincre de la solidité de cette prédiction, et les forcer de juger eux-mêmes l’illusion dont ils se laissent envelopper.

J’écarte simplement la conception bizarre et inouïe de créer un gouvernement athée, lors même qu’il n’y aurait point d’athées dans la société que ce gouvernement doit conduire. Je me tais sur la dureté de vouloir soustraire les peuples à l’équité, à la mansuétude, au respect du sceptre chrétien, tellement qu’ils ne pourraient plus jamais avoir de saints rois. Je n’insiste pas sur le dédain de l’école pour les enseignements historiques et religieux qui condamnent l’indifférence gouvernementale entre le mal et le bien, et qui la montrent d’ailleurs absolument chimérique. L’illusion des catholiques libéraux va plus loin. Elle n’a pas seulement le pouvoir de falsifier l’histoire, la Bible, la religion, et de teindre de ses fausses couleurs jusqu’à la nature humaine : elle leur ôte l’appréciation du présent comme elle leur dérobe la connaissance du passé et la vue de l’avenir. Ils ne voient plus ce qui se passe, n’entendent plus ce qui se dit, ne savent plus ce qu’ils ont fait eux-mêmes ; ils méconnaissent enfin leur propre cœur comme tout le reste.

XXX

S’il est une chose évidente, c’est que les libéraux non chrétiens, tous révolutionnaires, ne veulent pas plus des catholiques libéraux que des autres catholiques. Ils le disent formellement, sans cesse, sur tous les tons ; le Siècle en a fait des déclarations répétées qui ne laissent rien à deviner, et qui, certes, ne manquent pas d’écho. Plus de christianisme, qu’il n’en soit plus question ! voilà le cri de la Révolution partout où elle domine. Et où ne domine-t-elle pas en Europe ? Aucun révolutionnaire n’a protesté contre les hurlements de bête féroce de Garibaldi, contre les thèses plus froidement meurtrières de M. Quinet, demandant que le catholicisme soit « étouffé dans la boue », contre l’impiété inepte de ces séides qui s’associent pour refuser les sacrements. D’un autre côté, aucun groupe, aucun notable révolutionnaire n’a encore été converti par les programmes, les avances, les tendresses, et il faut le dire, hélas ! les faiblesses des catholiques libéraux. Ils ont en vain renié leurs frères, méprisé les bulles, expliqué ou dédaigné les encycliques : ces excès leur ont valu de chiches éloges, d’humiliants encouragements, point d’adhésion. Jusqu’ici la chapelle libérale n’a point d’entrée, et semble n’être qu’une porte de sortie de la grande Église. L’explosion de haine continue dans le camp libéral non chrétien : elle allume au milieu du monde une sorte de fureur, non seulement contre l’Église, mais même contre la simple idée de Dieu. Il se manifeste une émulation générale parmi les chefs de partis qui gouvernent à présent l’Europe, pour briser toute union entre l’homme et Dieu. Chez les schismatiques, chez les hérétiques, chez les infidèles enfin, pour peu qu’ils aient de contact avec la civilisation, partout on dépouille l’Église. L’État musulman met la main sur les biens des mosquées, comme ailleurs l’État chrétien sur la propriété ecclésiastique ; il faut que Dieu, sous aucun nom, à aucun titre, ne possède plus une parcelle de ce qu’il a créé. Tel est ce monde, dans lequel les catholiques libéraux pensent trouver des défenseurs, des gardiens probes et dévoués de la liberté catholique.

XXXI

Ce n’est pas ce que leur propre expérience leur promet. Nous pouvons parler de cette expérience ; nous l’avons faite ensemble, du même effort, dans le même sentiment.

L’expérience a été longue ; le temps semblait aussi favorable que les jours présents le sont peu. Quoique en petit nombre, notre union nous rendait forts. La constitution régnante obligeait de compter avec nous ; elle nous faisait des avantages dont nous étions reconnaissants, des promesses auxquelles nous voulions croire et qui nous touchaient plus que ses refus. Qui souhaita autant que la Charte fût une vérité, qui s’y prêta davantage, qui l’espéra plus sincèrement et plus ardemment ? Tout en maintenant nos principes contre la doctrine révolutionnaire, que rejetions-nous en fait ? Que demandions-nous au delà du pouvoir d’opposer la liberté à la liberté ?

Nous ne formions pas un parti isolé ou de peu d’importance. Nous avions à notre tête les princes de l’Église, un surtout, aussi éminent par son caractère et par son talent que par sa position : c’était le grand Évêque de Langres, qui vient de mourir sur le siége d’Arras, aimé de Dieu et honoré des hommes. Mgr Parisis étudia la question de l’accord de la religion et de la liberté, moins pour savoir ce que l’Église devait retenir que pour connaître ce qu’elle pouvait concéder. Un écrit qui obtint son approbation résume ainsi le programme du parti catholique : « Les Catholiques ont dit aux princes, aux docteurs et aux prêtres des idées modernes : Nous acceptons vos dynasties et vos chartes ; nous vous laissons vos gains. Nous ne vous demandons qu’une chose, qui est de droit strict, même à vos yeux : la liberté. Nous voulons combattre et vous convaincre par la seule liberté. Cessez de nous soumettre à vos monopoles, à vos entraves et à vos prohibitions ; laissez-nous enseigner librement comme vous faites ; nous associer librement pour les œuvres de Dieu comme vous pour les œuvres du monde ; ouvrir des carrières à toutes les belles ardeurs auxquelles vous ne savez qu’imposer des contraintes ou proposer des marchés. Et ne craignez pas notre liberté : elle assainira et sauvera la vôtre. Là où nous ne sommes pas libres, nul ne l’est longtemps[19]. »