[19] Notice de l’Auteur, sur Mgr Parisis.

Voilà ce que nous demandions. Et, sans vouloir louer ni déprécier personne outre mesure, nos adversaires d’alors étaient plus graves, plus sincères, plus éclairés, plus modérés que nos adversaires d’aujourd’hui. C’étaient les Guizot, les Thiers, les Cousin, les Villemain, les Broglie, les Salvandy, et à leur tête, le roi Louis-Philippe. Tous ces chefs de la société dirigeante n’avaient point le fanatisme d’irréligion et d’antichristianisme que nous avons vu depuis. Leur attitude subséquente l’a honorablement prouvé. De plus, ils croyaient à la liberté, du moins ils y voulaient croire. Qu’avons-nous obtenu d’eux, de leur sagesse, de leur modération, de leur sincérité ? Hélas ! le compte en est aussi facile à faire qu’amer à dire : Nous n’avons rien obtenu, rien du tout, ce qui s’appelle rien. Une catastrophe est survenue : l’épouvante a mieux réussi que la raison, la justice et la Charte. Sous le coup de l’épouvante, on nous a laissé prendre quelque chose, mais avec quel dessein mal dissimulé de réduire bientôt ou d’annuler ces minces avantages ! L’orage a passé. Ceux de nos adversaires qui sont restés à bas n’ont point donné de signe éclatant de conversion ; ceux qui se sont relevés semblent ne pouvoir se pardonner d’avoir eu peur du tonnerre ; généralement, ils se montrent plus hostiles qu’ils ne paraissaient.

Avons-nous donc changé nous-mêmes, et retiré aux choses modernes l’adhésion pratique et le concours que nous leur donnions ? Les catholiques libéraux le prétendent, mais ils s’abusent gratuitement.

Nous disions alors, nous disons aujourd’hui que la base philosophique des constitutions modernes est ruineuse, qu’elle livre la société à des périls certains. Nous n’avons jamais dit que l’on pût ni que l’on dût substituer violemment d’autres bases, ni qu’il fallût s’interdire de pratiquer ces constitutions en ce qui n’est pas contraire aux lois de Dieu. C’est un fait totalement indépendant de nous, un état de choses au milieu duquel nous nous trouvons à certains égards comme en pays étranger, observant les lois générales qui règlent la vie publique, usant même du droit de cité dont nous acquittons les obligations, mais nous abstenant d’entrer dans les temples et d’offrir l’encens. L’auteur de ces pages, s’il peut se permettre d’avancer un pareil exemple, a longtemps pratiqué la liberté de la presse et il demande à l’exercer encore, sans croire aucunement pour cela, et sans avoir cru jamais, que la liberté de la presse soit un bien absolu. Bref, nous tenons envers les constitutions la même conduite que tout le monde à peu près tient envers l’impôt : nous payons l’impôt en demandant qu’on le diminue, nous obéissons aux constitutions en demandant qu’on les améliore. Là se bornent nos difficultés ; les catholiques libéraux le savent bien.

Si c’est trop, si nous devons toujours payer l’impôt sans jamais le trouver lourd ; si nous devons transporter aux constitutions modernes la créance religieuse que nous retirerons aux dogmes qu’elles déclarent implicitement déchus ; s’il ne faut y souhaiter d’autre amélioration qu’un dégagement plus radical de toute idée chrétienne, quelle liberté nous promet-on, et quels avantages les catholiques libéraux pensent-ils tirer de cette liberté qui leur sera faite dans la même mesure qu’à nous ?

XXXII

Ils jurent volontiers par les principes de 89 ; ils disent même « les immortels principes ». C’est le schibboleth[20] qui donne entrée au camp du grand libéralisme. Mais il y a manière de le prononcer, et nos catholiques n’y sont pas tout à fait, car malgré tout on les reçoit froidement ; les plus avancés font encore quarantaine. Je les en félicite. Pour avoir bien l’accent, il faut premièrement bien comprendre et bien accepter la chose.

[20] Judic., XII, 6.

S’ils voulaient comprendre bien la chose, j’ose dire qu’ils ne l’accepteraient pas. Qu’est-ce que c’est que les « principes » ou les « conquêtes » ou les « idées » de 89 ? Ces trois noms donnent déjà trois nuances, ou plutôt trois différentes doctrines, et il y en a bien d’autres. Tel catholique libéral distingue très-soigneusement entre principes et conquêtes, tel autre reçoit conquêtes et principes, tel autre rejette également conquêtes et principes et n’admet qu’idées.

Chez les libéraux purs, c’est-à-dire sans mélange de christianisme, l’on déteste ces distinctions, aigrement qualifiées de jésuitiques. Idées, principes, conquêtes sont des articles de foi, des dogmes, et leur ensemble constitue un symbole. Mais ce symbole, personne ne le récite, et si quelqu’un l’a écrit tout entier pour sa satisfaction privée, on peut le défier de le recopier sans y faire de retouches, et surtout de trouver un frère en 89 qui n’y propose des suppressions et des additions.