Rien de plus laborieux et de plus infructueux qu’un voyage à la recherche des principes de 89. On y rencontre considérablement de buissons creux, de banalités, de phrases vides.
M. Cousin, ayant entrepris de révéler ces mystères qui portent le nom redouté et béni de principes de la Révolution française, les réduit à trois : « La souveraineté nationale, — l’émancipation de l’individu, ou la justice, — la diminution progressive de l’ignorance, de la misère et du vice, ou la charité civile. » Tocqueville ne contredit pas M. Cousin, seulement il démontre sans peine que 89 n’a inventé ni cela ni rien de ce que l’on peut mettre encore de bon et d’acceptable sous le nom de 89. Tout existait mieux qu’en germe dans l’ancienne constitution française, et le développement en eût été plus général et plus solide si la Révolution n’y avait pas mis la main, c’est-à-dire le couteau.
Avant 89, la France croyait bien s’appartenir et l’on avait bien déjà quelques lueurs de l’égalité devant la loi, par suite de la pratique déjà longue de l’égalité devant Dieu ; la charité manifestait son existence par un assez grand nombre d’établissements et de congrégations charitables ; l’instruction publique était plus libérale, plus solide et plus largement répandue qu’aujourd’hui[21]. Il est certain aussi que la religion catholique n’a jamais passé pour ennemie des tribunaux, des hôpitaux et des colléges. Quand nous combattions le monopole universitaire, c’était pour ouvrir des écoles et fonder des universités ; quand nous combattions pour la liberté du dévouement religieux, aucune infortune n’en devait souffrir ; nous n’avons jamais demandé qu’un droit fût lésé, ni qu’un crime pût échapper à la répression par la qualité du criminel.
[21] Rapport de M. de Salvandy, ministre de l’instruction publique.
Si donc les principes de 89 sont ce que dit M. Cousin, en quoi la foi catholique leur est-elle contraire ? Catholiques libéraux et catholiques non libéraux les ont également non-seulement respectés, mais pratiqués et défendus.
XXXIII
Mais il est temps d’ouvrir l’arcane de 89, et de dénoncer le point où la foi catholique libérale devra cesser ou d’être libérale ou d’être catholique.
Il existe un principe de 89 qui est le principe révolutionnaire par excellence, et à lui seul toute la Révolution et tous ses principes. On n’est révolutionnaire qu’au moment où on l’admet, on ne cesse d’être révolutionnaire qu’au moment où on l’abjure ; dans un sens comme dans l’autre, il emporte tout ; il élève entre les révolutionnaires et les catholiques un mur de séparation à travers lequel les Pyrames catholiques libéraux et les Thisbés révolutionnaires ne feront jamais passer que leurs stériles soupirs.
Cet unique principe de 89, c’est ce que la politesse révolutionnaire des Conservateurs de 1830 appelle la sécularisation de la société ; c’est ce que la franchise révolutionnaire du Siècle, des Solidaires et de M. Quinet appelle brutalement l’expulsion du principe théocratique ; c’est la rupture avec l’Église, avec Jésus-Christ, avec Dieu, avec toute reconnaissance, avec toute ingérence et toute apparence de l’idée de Dieu dans la société humaine.
A vrai dire, il ne faut pas presser beaucoup le principe catholique libéral pour le conduire jusque-là. Il y arrive par la même route, par les mêmes étapes, par les mêmes nécessités de situation, par les mêmes suggestions d’orgueil qui ont impérieusement conduit le principe du libre examen protestant à la négation de la divinité de Notre-Seigneur. Les Pères de la Réforme ne se proposaient pas le but où touche aujourd’hui leur postérité, et l’on peut dire que les plus audacieux ne l’eussent pas envisagé sans horreur. Mais ce qu’ils prétendaient conserver du dogme étant plus que suffisant pour contraindre la raison humaine de l’admettre tout entier, leurs fils ont nié, nié, toujours nié, ils ont porté la hache sur tous les points où la séve dogmatique produisait un bourgeon légitime, c’est-à-dire catholique ; et enfin, l’ayant mise au tronc, et trouvant que l’indéfectible vérité jaillissait toujours la même et leur criait toujours qu’il faut être catholique, ils ont dit : Arrachons les dernières racines et cessons d’être chrétiens pour demeurer protestants !