Pareille chose est arrivée aux écoles philosophiques de l’antiquité qui ont voulu résister au christianisme : la logique à rebours les a replongées dans les absurdités de la théurgie païenne, niant toute vérité, affectant de croire toute folie.
Parmi nous, les philosophies séparées vont jusqu’à la négation implicite de la morale pour le profit de sapience de rendre la morale indépendante de la religion. L’Université, sous Louis-Philippe, nous disait comme une chose toute simple : « C’est le travail de la raison de l’homme et des sociétés depuis trois siècles, d’opérer cette scission que la Révolution française a définitivement établie dans nos mœurs et dans nos institutions. »
Hélas ! ce ne serait rien que l’erreur : le grand danger de l’esprit humain, c’est de vouloir avoir raison, et, dès qu’il relâche le frein de l’obéissance, ce danger devient le péril. Quia omnis qui facit peccatum servus est peccati[22]. Cela est vrai du péché de doctrine comme du péché matériel.
[22] Joan., VIII, 34.
XXXIV
Nos catholiques libéraux sentent le danger de la doctrine de 89 ; de là ces distinctions par lesquelles ils s’efforcent d’en détourner la conséquence pratique, et de composer un 89 particulier qui les fasse suffisamment révolutionnaires, et qui les laisse pourtant catholiques. Mais l’entreprise est de concilier le mal et le bien, elle dépasse donc les forces humaines.
C’est pourquoi ils prononcent mal le schibboleth, et pourquoi la Révolution ne leur ouvre pas. La Révolution est plus juste envers eux qu’ils ne le sont eux-mêmes. Elle les flaire catholiques, elle leur fait l’honneur de ne les pas croire lorsqu’ils la veulent convaincre qu’ils le sont si peu que personne, hors de l’Église, n’en verra rien, et qu’ils joueraient très-bien leur personnage d’athée dans cette forme idéale de gouvernement sans culte et sans Dieu… Qui l’eût dit pourtant, que M. Dupin levait le drapeau catholique de l’avenir, quand il glorifiait son régime de 1830 d’être un gouvernement qui ne se confessait pas !
Mais M. Dupin lui-même s’est confessé, et la Révolution, qui n’avait pas confiance en lui, s’obstine à n’être pas confiante aux catholiques libéraux. Elle sait quelles applications elle veut faire de son principe, elle sait que les catholiques y résisteront jusqu’au dernier souffle, qu’ils se désabuseront, se rétracteront, et qu’enfin ces quasi-rebelles voudront donner leur sang pour affirmer ce qu’ils font mine d’ébranler aujourd’hui.
Le prophète Quinet exclut de la société libérale quiconque ayant reçu seulement le baptême ne l’aura pas formellement renié. Ce trait de prévoyance est juste et profond ; il montre que M. Quinet se fait une certaine idée de la puissance du baptême et n’ignore pas l’incompatibilité qui existe entre la société libérale et la société de Jésus-Christ. La société libérale proscrira donc le baptême, et, naturellement, elle prendra soin d’empêcher que quelque baptisé, s’échappant des catacombes, ne vienne parler aux renégats, car aussitôt les renégats mêmes cesseraient d’être sûrs. Dès lors, quelle espérance peut rester aux catholiques libéraux ? Ils diront qu’ils n’entendent pas la liberté comme M. Quinet. Nous le savons bien, tout le monde le sait bien ; mais tout le monde leur criera que c’est comme M. Quinet qu’il faut l’entendre.