[7] Matth., 28-19.

XI

Quand nous disons ces choses, la libre pensée crie au théocrate, comme elle crierait à l’assasin. Elle prend de feintes épouvantes qui nous effrayent nous-mêmes beaucoup plus qu’elle n’est effrayée. Par ce moyen elle exalte la prudence jusqu’au délire, jusqu’à la trahison de la vérité ; elle empêche la revendication et même l’expression la plus légitime et la plus nécessaire du droit chrétien.

Assurément la prudence n’est que trop motivée. Quand les libres penseurs affectent de trembler, ils s’estiment dispensés de raison et de justice, et l’Église peut s’attendre à la persécution. Le catholique libéral ne néglige pas de toucher cette corde sensible : — « Allez-vous prêcher la théocratie ? Voulez-vous nous faire lapider ? » Cependant, parce que nos adversaires sont irrémédiablement injustes, faut-il que nous devenions absolument lâches, et la première condition de la liberté où ils nous convient est-elle de ne plus voir, de ne plus savoir, de ne plus parler, de ne plus penser ? Bravons la fourberie des mots, et que les valets et les servantes du prétoire où la libre pensée prétend juger le Christ, ne nous fassent pas dire : « Je ne connais point cet homme ! » Nous devons obéissance à l’Église dans les limites qu’elle a elle-même posées, et qui sont d’ailleurs assez larges pour que la révolte et l’orgueil n’y manquent pas d’air. Si cette obéissance est la théocratie, ceux qui en ont peur sincèrement n’ont pas assez peur d’autre chose. Dans la vie publique comme dans la vie privée, il n’y a qu’un moyen d’échapper au règne du diable, c’est de se soumettre au règne de Dieu. Nous avons derrière nous, dans l’histoire, jusqu’aux portes du présent, et dans le présent même, assez d’exemples de l’emploi que l’autocratie humaine sait faire des deux glaives. Il ne faudrait pas chercher longtemps sur la terre pour trouver le peuple qui gagnerait tout, et premièrement la vie, si le Vicaire de Jésus-Christ, le Roi spirituel, pouvait dire au roi temporel : Remets ton glaive au fourreau.

XII

Le chrétien est prêtre, le chrétien est roi, et il est fait pour une gloire plus haute. Dieu doit régner en nous, Dieu doit régner par nous afin que nous méritions de régner avec Dieu. Voilà des règles de foi que nous ne pouvons pas écarter de nos règlements de vie politiques. Notre rang est sublime, notre dignité est divine ; nous ne pouvons pas abdiquer la destinée présente, nous n’en pouvons pas décliner les devoirs très-augustes et très-pressants, — devoirs d’ordre particulier et d’ordre public, — sans abdiquer du même coup la dignité future. Nous n’avons la richesse, la force, la liberté, la vie, nous n’avons rien au monde pour nous seulement : à tout don qui nous est fait incombe le devoir de protéger dans leur âme et dans leur corps la multitude de nos frères faibles et ignorants. Or, la grande protection due aux faibles est d’établir des lois qui leur facilitent la connaissance de Dieu et la communication de Dieu. Nous serons examinés et jugés là-dessus, et nul chrétien ne peut croire qu’au jour où il lui sera demandé compte de ces petits abandonnés avec mépris ou défendus sans constance et sans amour, il se justifiera par la réponse de Caïn : Num custos fratris mei sum ego ?[8]

[8] Gen., IV, 3.

XIII

Que signifie l’argument de la liberté humaine, qui revient sans cesse par mille chemins tortueux et couverts dans les thèses du catholicisme libéral ? L’homme a la faculté de faire le mal et de ne pas faire le bien. Qui l’ignore et qui le conteste ? Mais la folie est étrange de conclure que Dieu, laissant à l’homme cette faculté, lui donne l’exemple et le modèle de l’indifférence entre la vérité et l’erreur, entre le mal et le bien. La moindre réflexion nous montre l’abondance des divins et miséricordieux obstacles dont Dieu a entouré l’exercice mauvais du pouvoir de choisir et de s’abstenir. Il nous ôte la ressource du néant et ne nous donne à décider qu’entre deux éternités. S’abstenir c’est avoir choisi. Voilà ce que l’on appelle avec tant d’emphase la liberté humaine !

Ce misérable quiproquo est la base sur laquelle toute la doctrine libérale est édifiée. Non, il n’y a point de liberté humaine dans ce sens périlleux ; Dieu n’a point fait ce dangereux présent à des êtres faillibles. Dieu seul est libre. Il nous a donné le libre arbitre, point la liberté.