Ce que nous avons vraiment la liberté de faire, c’est ce que nous pouvons faire impunément en présence de la justice parfaite. Eh bien, pouvons-nous impunément ne point obéir à Dieu, ne le point servir, ne point procurer autant qu’il est en nous que Dieu soit obéi et servi ? Pouvons-nous impunément ne point écouter l’Église ?
Ce sont là les termes vrais de la question. Tout effort pour l’éluder, de quelque applaudissement qu’il soit suivi, n’est que la vaine preuve d’une vaine dextérité.
A l’occasion de l’Encyclique Quanta cura, l’on a vu multiplier ces jeux frivoles. Diverses explications de l’Encyclique, plus ou moins respectueuses dans les formes, la réduisaient au fond à peu de chose, pour ne pas dire à rien. Cela fut très-goûté. Au bout d’une année, ce sont ces explications qui paraissent peu de chose, qui ne sont rien. Nous y avons lu que l’Encyclique ne contient absolument que la condamnation nécessaire et légitime de la liberté illimitée. L’Encyclique ne s’occupe pas de la liberté illimitée, qui est une folie et une hérésie contre les gouvernements, dont les gouvernements savent fort bien se défendre ; elle avertit les catholiques du péril dans lequel ils mettraient leurs frères et eux-mêmes, en préconisant, au mépris des enseignements de l’Église, certaines affirmations téméraires qu’elle qualifie en bloc la liberté de perdition, libertatem perditionis. L’Encyclique en trace une esquisse, le Syllabus en précise les trop reconnaissables traits. Il est clair que les notes données aux délires de l’indifférentisme, de l’incrédulité ou de l’hérésie caractérisée regardent peu les fidèles. Mais si l’on veut scruter les erreurs signalées comme contraires aux droits de l’Église, à son pouvoir, à l’obéissance qui lui est due, on connaîtra la « liberté de perdition ».
Et celle-là, les puissances séculières ne la combattent point comme la démence de la liberté illimitée ; mais au contraire elles la favorisent et même elles l’imposent. Leur instinct ne les trompe pas ! Tout ce qui émancipe l’homme du pouvoir de Dieu le précipite sous les pouvoirs de ce monde ; la barrière qu’il franchit en bravant les défenses divines est toujours la barrière de l’Éden.
XIV
Étant donc dans cette situation en face de Dieu et de l’Église, je nie au chrétien, lui qui doit obéir, le droit de déléguer la désobéissance. Je lui nie le droit, non-seulement de créer, mais même d’accepter sans protestation un pouvoir qui se constituerait indépendant de Dieu.
Le libéralisme catholique nie que le pouvoir puisse être chrétien ; je nie qu’il puisse impunément ne l’être pas et que nous puissions impunément nous dispenser de faire tout ce que la religion commande et approuve pour le maintenir chrétien ou l’obliger à le devenir.
Le pouvoir non chrétien, n’eût-il aucune autre religion, c’est le mal, c’est le diable, c’est la théocratie à l’envers. Si nous sommes forcés de subir ce malheur et cette honte, le malheur et la honte seront plus grands encore pour le monde que pour nous. Nous nous en tirerons par la grâce de Dieu, et seuls nous en pourrons tirer le monde. Mais provoquer, fabriquer de nos mains un gouvernement athée par principe, donner le sacre à cette chose absurde et vile, ce serait trahison envers le genre humain. L’humanité nous en demanderait compte devant Dieu. Elle nous accuserait d’avoir éteint la lampe, d’avoir été les complices des ténèbres où siégeait la mort.
Il me semble entendre Tertullien, s’adressant au chrétien fabricateur d’idoles : « Peux-tu prêcher un seul Dieu, toi qui en fais tant d’autres ? prêcher le Dieu vrai, toi qui en fais de menteurs ? — Je les fais, diras-tu, je ne les adore pas. — Même est la raison qui défend de les adorer, même la raison qui défend de les fabriquer : c’est, des deux côtés, l’offense à Dieu. Mais tu les adores, toi par qui l’on peut les adorer. Tu les adores et tu leur sacrifies la vie de ton âme : tu leur immoles ton génie, tu leur offres en libation tes sueurs ; pour eux tu allumes le flambeau de ta pensée. Tu leur es plus qu’un prêtre, car c’est par toi qu’ils ont des prêtres, et c’est ton travail qui fait leur divinité ![9] »
[9] De Idololatria, c. 6.