Un matin, un chant de psaume se fit entendre comme le frère et la soeur faisaient leur promenade habituelle sur le rempart. La femme du gardien les avait suivis, car la jeune princesse était si faible qu'elle craignait à chaque pas de la voir tomber.
Un enterrement passait dans les sentiers fleuris; c'était une jeune fille que l'on portait au cimetière. Ceux qui suivaient pleuraient sur la trépassée, qui, n'avait pas quinze ans. «Oh! ne pleurez point, s'écria la princesse Élisabeth; le repos dans le sein de Dieu, c'est le bonheur.»
Lorsqu'arrivèrent les jours chauds du mois d'août, le mal qui la tuait parut empirer; l'haleine lui manquait pour faire sa chère promenade sur les remparts. Bientôt il lui devint même impossible de marcher dans la cour; elle ne quitta plus la petite chambre où nous sommes, et quand elle parlait, sa voix était si éteinte qu'on se sentait attendri. Le sommeil l'aurait reposée, mais la toux l'empêchait de dormir, et, chaque matin, la femme du gardien la trouvait plus pâle et plus amaigrie; elle essayait encore d'instruire son frère, de lire ses livres aimés et d'écrire ce qu'elle avait pensé et souffert dans sa vie, mais elle ne le pouvait plus sans une forte souffrance. Alors, résignée, elle disait: «Attendons!»--Les soins n'y faisaient rien. Si les soins avaient pu la guérir, la bonne femme du gardien l'aurait sauvée. Quand les premières feuilles tombèrent, on vit bien qu'elle était perdue.
Un matin (le 8 septembre 1650), la femme du gardien entrait ici à l'heure habituelle, tenant à la main la tasse de lait que la princesse buvait chaque jour en s'éveillant; au lieu de la trouver toussant, assise sur son lit, elle la vit étendue et calme, ses beaux cheveux descendaient sur son cou mignon, sa joue était posée sur son inséparable Bible qu'elle avait dû lire en s'endormant; elle tenait dans ses mains jointes un papier écrit; aucun souffle ne sortait de ses lèvres, aucun geste n'interrompait l'immobilité de sa pose gracieuse! Elle était morte, morte seule, durant la nuit! Comment? on ne le sut jamais.--Le papier qu'elle tenait dans sa main avait été écrit par elle la veille au soir. Voici ce qu'il contenait:
[5]Ce que le roi me dit le 29 janvier 1649, la dernière fois que j'ai eu le bonheur de le voir:
«Le roi me dit qu'il était heureux que je fusse venue, car, quoiqu'il n'eût pas le temps de me dire beaucoup de choses, il désirait me parler de ce qu'il ne pouvait confier qu'à moi: il avait craint, ajouta-t-il, que la cruauté de ses gardiens ne le privât de cette dernière douceur. «Mais peut-être, mon cher coeur, poursuivit-il, tu oublieras ce que je vais te dire;» et il versa alors d'abondantes larmes. Je l'assurai que j'écrirais toutes ses paroles. «Mon enfant, reprit-il, je ne veux pas que vous vous désoliez pour moi; ma mort est glorieuse, je meurs pour les lois et la religion.» Il me nomma ensuite les livres que je devais lire contre la papauté [6]; il m'assura qu'il pardonnait à ses ennemis et qu'il désirait que Dieu lui pardonnât. Il nous recommanda de leur pardonner nous-mêmes; il me répéta plusieurs fois de dire à ma mère que sa pensée ne s'était jamais éloignée d'elle, et que son amour serait le même jusqu'à la fin. Il nous ordonna, à mon frère et à moi, de lui obéir et de l'aimer; et, comme nous pleurions, il nous dit encore qu'il ne fallait pas nous affliger pour lui, qu'il mourait en martyr, certain que le trône serait rendu un jour à son fils, et que nous serions alors tous plus heureux que s'il eût vécu. Il prit ensuite mon frère Glocester sur ses genoux; et lui dit: «Mon cher coeur, on va bientôt couper la tête de ton père!» L'enfant le regarda attentivement: «Écoute-moi bien, reprit le roi, on va couper la tête de ton père et peut-être voudra-t-on après te faire roi; mais n'oublie jamais ce que je te dis, tu ne dois pas être roi tant que ton frère Charles et ton frère Jacques vivront. C'est pourquoi je t'ordonne de ne pas te laisser faire roi.»
Note 5:[ (retour) ] Ce document est parfaitement authentique, je l'ai traduit de l'anglais d'une notice historique sur la princesse Élisabeth, par le P. Cyprien Gamache, confesseur de la princesse Henriette. Je dois la communication de ce document très-rare à l'obligeance de M. Marochetti.
Note 6:[ (retour) ] Ceci prouve une fois de plus un point bien acquis à l'histoire, c'est que le roi Charles I er, comme son père Jacques Ier, resta jusqu'à la fin un fidèle protestant; il était de l'Église anglicane et ennemi prononcé de la papauté. Ce fut même là un sujet de dissentiment très-vif entre lui et la reine Henriette de France, fille de Henri IV. Il avait été convenu dans leur contrat de mariage que la reine aurait une chapelle catholique desservie par douze prêtres. Les enfants mâles qui pourraient naître de leur union devaient être protestants et les filles catholiques; cependant la chapelle de la reine finit par être supprimée et le roi fit une protestante fervente de la princesse Élisabeth, cette enfant de sa prédilection. Au moment de mourir, il lui parle encore des livres qu'elle doit lire contre la papauté. Il est vrai que ce n'était pas assez pour les presbytériens d'Écosse et les saints de Cromwell.
«L'enfant soupira profondément, et répondit qu'il se laisserait plutôt mettre en pièces. Ces paroles, prononcées par un si jeune enfant, émurent et réjouirent le roi. Alors il lui parla des soins de son âme, lui recommanda de garder fidèlement sa religion et de craindre Dieu. Mon frère promit avec force de se rappeler les avis de mon père.»