Elle obtint de mon aïeule qu'on lui ouvrît la chambre où le roi Charles avait été prisonnier; cette chambre n'existe plus aujourd'hui, il n'en reste qu'un débris de mur, là à droite.

Le premier jour qu'elle y pénétra ce furent de nouvelles larmes; les murs lui faisaient mal, elle y voyait passer les peines et les humiliations subies par le roi son père. On m'a dit que les pensées douloureuses usent la vie plus vite que les souffrances du corps; l'histoire de la princesse Elisabeth le prouve bien. Cependant elle voulait vivre, vivre pour élever son petit Henry, suivant la promesse sacrée qu'elle en avait faite à son père.

Aidée par son frère, elle transforma en oratoire la chambre du roi. Quand le printemps commença, ils y apportèrent des fleurs comme on fait à une tombe; ils y lisaient ensemble la Bible qui n'avait pas quitté leur père et qu'il lisait, lui aussi, prisonnier à la même place!--Il fallait la voir attentive et tendre pour son bien-aimé petit Henry! Tant qu'un peu de force lui resta, elle lui faisait chaque jour réciter des vers latins, lui parlait de l'histoire d'Angleterre, de celle de France et des autres pays lointains. Tandis que le jeune duc écrivait ses leçons, elle travaillait elle-même, elle faisait des fraises de linon bien simples et bien blanches pour elle et pour son frère. Le mouvement de l'aiguille la fatiguait, son souffle était alors plus oppressé, et sur sa pâleur perlaient des gouttes de sueur froide.

La bonne femme du gardien la suppliait en vain d'interrompre son double travail; elle avait coutume de répondre: «Je ne puis laisser mon pauvre frère dans l'ignorance, et je dois me servir moi-même, puisque les bourreaux de mon père l'ont décrété.» Ce qui rendit son mal rongeur incurable, c'est qu'aucune voix du dehors ne leur apportait l'espérance. Elle ignorait le sort de sa mère et des quatre enfants qui l'avaient suivie; où étaient-ils? S'ils étaient libres, comment ne venaient-ils pas les délivrer?

Elle sentait bien qu'elle se mourait; pourtant jamais une plainte ne s'échappa de ses lèvres. On lui entendait dire sur le pardon et sur la vraie grandeur du chrétien des choses qu'elle tenait du roi son père, et qui remplissaient d'admiration ceux qui l'écoutaient.

On était arrivé à la fin de mai et l'île avait revêtu cette parure d'herbes, de fleurs et de feuillages que vous lui voyez; les petits prisonniers se promenaient deux fois par jour sur les remparts et dans la place d'armes, mais les remparts étaient le lieu préféré, tant à cause de la fenêtre qui les attirait que de la campagne qu'ils voyaient de là se dérouler devant eux. C'était toujours un peu de liberté pour les yeux! Ils apercevaient sur la mer glisser de beaux navires, ils suivaient les travaux champêtres dans les terres voisines; les plaisirs des villageois dansant et vidant des brocs en bas des remparts, dans le petit village de Carisbrooke.

Par une belle journée, ils virent passer une noce; tous les paysans et paysannes qui formaient le cortége de la mariée chantaient et portaient des bouquets pour lui faire honneur. Quand ils aperçurent les enfants du roi, tristement assis sur les remparts, ils cessèrent leur chanson et leur lancèrent leurs bouquets en signe d'hommage. Alors la jeune princesse Élisabeth détacha de son cou une croix d'or, et, se penchant vers la mariée, la lui jeta.

Une autre fois, vers le soir, ils entendirent des matelots qui, en conduisant une barque, chantaient par habitude l'air du God save the King: la double tranquillité de la mer et de la campagne laissait monter vers eux le chant sonore. «Écoute, s'écria la jeune princesse, en voilà qui aiment encore notre père!» Et, heureuse un moment, elle embrassa son frère.

L'été faisait pousser les arbres et les blés, il colorait les fleurs et les fruits, et chassait les brouillards du ciel et de la mer; la terre germait partout, riante et belle, le deuil de l'hiver était oublié. Il semble que lorsque la nature se montre ainsi en force et en fête, il ne devrait plus y avoir ni malades ni malheureux: pourtant il n'en est rien. «La sève de la terre n'est pas la même qui nous donne ou nous rend la vie, disait la princesse Élisabeth; notre force ou notre défaillance viennent de l'âme.» Aussi les parfums avaient beau monter vers sa prison, les oiseaux joyeux chanter et voler sur sa tête; l'Océan avait beau n'avoir que des horizons de lumière, et les jeunes sapins du bois voisin croître et s'élever sous ses yeux comme un emblème de l'adolescense qui grandit; sa taille à elle se courbait sous le poids du coeur, si délicate et si frêle qu'elle penchait toujours du même côté. Sa figure restait pâle comme l'ivoire malgré la chaleur vivifiante qui partout faisait circuler la sève et le sang. Sans ses grands yeux noirs, les yeux de sa mère, qui éclairaient cette pâleur glacée, ont eût pu croire qu'elle était déjà morte.