--De la petite princesse, une fée, un ange! De la fille du roi Charles Ier, décapité à Whitehall; elle fut amenée ici avec son frère Henri, après la mort de leur père. Ils habitaient ces deux étroites chambres; dans celle où nous sommes couchait la princesse, et c'est ici qu'un matin on la trouva morte.
--Est-ce une légende que vous me contez, repris-je, une tradition vague?
--Non, répliqua-t-elle, c'est une histoire certaine dont chaque fait et chaque sentiment ont été religieusement transmis de père en fils dans la famille de mon père. Celui-ci a su de son bisaïeul ce que son bisaïeul avait appris du sien.»
Ce fut par une froide journée de mars que ce plus ancien en date des gardiens de Carisbrooke, charge héréditaire dans ma famille depuis plus de deux cents ans, vit arriver, conduits par des soldats, deux enfants en habits de deuil. La neige couvrait toute l'île, le ciel, était noir et faisait ressortir plus encore la blancheur de la terre.
La jeune princesse et le petit prince traversèrent cette cour qui est là sous nos yeux; ils marchaient pâles et tout frissonnants sur la terre glacée. Il avait été défendu de leur rendre les honneurs dus à leur rang et même de les servir. Mais le sang de mon père a toujours été généreux, dit la jeune fille en souriant; il est de la source de celui de cet ancêtre éloigné, qui reçut ici les deux orphelins royaux. Orphelins en effet, car leur mère était comme morte pour eux, elle ne pouvait revenir de son exil et les emporter dans ses bras! Ils semblaient accablés par le fardeau de leur peine et se regardaient tristement.
Le gardien (de qui descend mon père) les fit entrer dans la grande salle que nous venons de traverser; ils s'assirent près de la cheminée flambante pour se réchauffer un peu. La femme du gardien, une bonne âme de ce temps et que j'aime encore en mémoire des soins qu'elle prit d'eux, leur offrit à manger; le petit prince y consentit avec plaisir, car il avait grand'faim; mais la princesse ne voulut boire qu'une tasse de lait. Elle toussait beaucoup. On les conduisit dans leurs petites chambres. La princesse, qui n'en pouvait plus, se hâta de se coucher; mais avant elle regarda par la fenêtre où nous sommes accoudées, et un soldat qui faisait sentinelle sur les remparts lui apprit brutalement que cette fenêtre gothique où les plantes grimpantes s'enlacent aujourd'hui, était celle par laquelle le roi Charles Ier avait voulu s'évader. La princesse Élisabeth éclata en sanglots; c'était déchirant de la voir. Enfin elle baisa la Bible qui lui venait de son père, la posa à la tête de son lit, et parut se calmer.
Le lendemain, quand mon aïeule entra dans sa chambre, elle la trouva en prière avec son petit frère Henry; elle l'avait levé et habillé elle-même, trop fière pour réclamer contre les ordres des bourreaux de son père. Mère adolescente, le malheur lui avait suggéré toutes les délicatesses des soins maternels. Comme la neige avait cessé de tomber et qu'un pâle soleil se jouait sur sa blancheur, les enfants demandèrent à se promener un peu dans la cour et sur les remparts; on leur laissa là quelque liberté, car la citadelle était fermée de toutes parts, et les pauvres petits prisonniers n'étaient guère capables de s'échapper. Aussitôt qu'ils furent maîtres de leurs pas, on les vit se diriger tous deux, sans s'être consultés, vers la partie des remparts où est la fenêtre en ogive. Ils appuyèrent leurs têtes sur les barreaux, enlacèrent leurs petites mains et restèrent longtemps à penser à leur père.
On n'a pas douté que la vue toujours présente de cette fenêtre ne hâtât le dépérissement de la douce princesse; cette tête de roi qui passa par là, tandis que le corps ne put suivre, lui présentait l'image de l'échafaud, où la tête de son père tomba sanglante! Chaque jour, à chaque heure, la vue de l'ogive trop étroite qui fit manquer l'évasion, lui rappelait cette affreuse mort que la fuite aurait empêchée. C'était une douleur sans cesse renouvelée; aussi mon aïeule disait-elle bravement au gouverneur, ami de Cromwell, qu'avoir conduit là ces deux pauvres petits êtres, c'était un raffinement de cruauté indigne de bons chrétiens. Elle sentait bien, l'honnête femme, que le choix de cette prison était une torture qui les tuerait lentement, surtout la jeune princesse, qui semblait déjà près de mourir.
Cependant, les premiers jours qui suivirent son arrivée, elle fit de grands efforts de courage; elle disposa sa petite chambre pour s'y recueillir; elle plaça là, sur une planche où vous voyez ces clous, quelques livres français, anglais et latins qu'on lui avait laissés: elle mit sa table de bois de sapin près de la fenêtre, elle y écrivit plusieurs heures par jour; elle désira que la tête de son lit fût tournée en face des remparts. Souvent, quand elle devint plus faible, elle restait étendue tout le jour, l'oeil fixé vers la fatale fenêtre.