Ces indignités (qui heureusement pour la nation anglaise ne s'accomplirent pas) me faisaient penser aux tortures infligées au fils de Marie-Antoinette; il en mourut, et les autres, suivant la belle expression anglaise, moururent d'un coeur brisé.

Je savais la fin prématurée de ces deux adolescents, dont la vie fut si vite assombrie par le malheur; mais les circonstances de leur déclin, les détails, qui sont la physionomie des choses, m'échappaient. Les historiens contemporains parlent peu de la mort de cette jeune princesse, si merveilleusement intelligente, dont tous célèbrent l'esprit. Elle naquit dans le palais de Saint-James, le 8 janvier 1635; elle était d'une beauté attrayante qui semblait refléter son coeur affectueux et son vif esprit. Van Dyck en a fait un portrait quand elle avait sept ans. C'est une petite fille, au cou tendu, à la mine éveillée et mutine. Elle avait douze ans quand le comte de Montreuil, alors ambassadeur de France à Londres, écrivait d'elle à sa cour: «qu'elle était d'une grande beauté, qu'elle rappelait par son esprit le roi Henri IV, son grand-père, et que jamais dans un enfant il n'avait vu tant de grâce, de dignité et de sensibilité.»

Hume va plus loin, il lui accorde une grande supériorité de jugement, et le chancelier Clarendon ajoute que son intelligence inusitée et profonde était un sujet d'étonnement pour son père, qui la consultait souvent et s'émerveillait sur ses remarques toujours justes sur les hommes et sur les choses.--Où avait-elle langui, et où s'était-elle éteinte, cette belle enfant si merveilleusement douée? Je la voyais toujours frappée à mort sortant de Whitehall, en tenant par la main ce petit frère dont elle semblait être la mère anticipée; puis elle disparaissait pour moi dans l'ombre et l'oubli de l'histoire.

Tandis que les souvenirs de Charles Ier et de sa famille remontaient à flots pressés dans mon esprit, j'étais toujours assise sur le sommet de la tour gigantesque de Carisbrooke, dominant la campagne tranquille et l'Océan agité. Les travailleurs quittaient les champs, poussant les boeufs vers l'étable; les troupeaux de moutons aux pieds noirs et polis, contrastant avec la blancheur de leur toison, se serraient vers les granges: le crépuscule se faisait dans le ciel, où se montraient déjà de pâles étoiles.

Comme pétrifiée sur ce sommet, je méditais encore sur les luttes incessantes des sociétés, qui troublent de leurs éternels orages la terre nourricière, ainsi que des enfants qui s'entre-déchirent sur le sein de leur mère.

Tout à coup une voix fraîche et jeune monta de l'escalier de la tour et dit en anglais:

«Si madame veut voir l'appartement de la princesse, il est temps, car la nuit va venir.» Et la jeune et jolie gardienne de Carisbrooke, avec son trousseau de clefs, arriva bientôt jusqu'à moi. Je la suivis en silence; elle tenait à la main avec ses clefs un petit livre que j'eus la curiosité de regarder: c'étaient les poésies écossaises de Burns.

Les appartements dans lesquels me conduisit la jeune fille forment la partie moderne de la citadelle de Carisbrooke; ils furent construits sous le règne d'Élisabeth, et adossés à un vieux bâtiment qui sert aujourd'hui de ferme et où se trouve un puits très-profond dont l'eau a la fraîcheur de la glace. Cette ferme est ombragée par de beaux arbres et des fourrés de végétations qui la relient à la partie en ruine des remparts. C'est de ce côté qu'était la chambre de Charles Ier, dont il ne reste que des fragments de murs et un pan de fenêtre. Ces débris, les constructions anciennes et les constructions plus modernes dont je viens de parler, se massent ensemble et séparent la place d'armes, que j'avais traversée en entrant, de la cour qui mène à la grande tour.

Les appartements du temps de la reine Élisabeth n'ont aucune espèce de caractère; on y entre par un vestibule carré sans ornementation; on monte un assez large escalier avec une rampe à balustres peints en gris, et l'on arrive dans un grand salon oblong dont le plafond est formé par des poutres à découvert peintes en gris. Une grande cheminée de la Renaissance est aussi peinte en gris, de même que les corniches et les soubassements, dans l'encadrement desquels ont dû être placées des tentures de tapisseries. Du reste, nul vestige de sculpture, d'écussons ou de chiffres; dans l'angle de cette salle à droite est une porte assez basse. On monte trois marches après l'avoir franchie, et on se trouve dans une toute petite chambre à boiserie grise, dont la fenêtre prend jour sur les remparts; une autre chambre à peu près jumelle est à côté: elle a une cheminée au fond; de sa fenêtre on voit à droite et perpendiculaire cette autre fenêtre en ogive que j'ai décrite et par laquelle Charles Ier tenta de s'évader. En face de cette ruine, ma pensée se reporta naturellement vers le roi prisonnier et sa famille. Ma charmante et fraîche conductrice, qui ne m'avait point encore adressé la parole, me dit alors: «C'est ici qu'elle est morte; et, dans son agonie, elle a bien souvent regardé dans la direction où vous regardez en ce moment.

--De qui parlez-vous donc? m'écriai-je.