J'avais en face, sur le premier plan, la forêt et le village de Carisbrooke, et, plus loin, à droite, la ville de Newport; à gauche, l'Océan, dont la marée montait, et où quelques voiles se montraient au large; derrière moi s'étendaient les plaines et les collines couvertes de cultures abondantes. Tout l'intérieur de la tour, vide des constructions primitives, est devenu comme un puits de verdure où s'enlacent les lierres et les sureaux. Des lézards sautaient du mur en ruine où j'étais adossée et disparaissaient dans cet abîme dont ils agitaient un moment la surface: c'était le seul bruit qui parvenait jusqu'à moi; à cette hauteur, la nature paraissait endormie sous l'accablante chaleur de ce jour d'août.

Il me semblait voir errer, sur les remparts de la vieille citadelle que je dominais, l'ombre de Charles Ier, de ce roi chevaleresque et mélancolique, passionné et lettré comme Marie Stuart! Il aimait les arts en profond connaisseur, il savait goûter Raphaël dont il recueillit les précieux cartons; il fit éclater le génie de Van Dyck et décida de sa fortune.

Sa famille était dispersée, la reine (Henriette, fille de Henri IV) avait passé en Hollande (avant la déchéance du roi) avec la princesse royale qui épousa le prince d'Orange; la reine était revenue en Angleterre ramener des secours pour la royauté; mais elle fut forcée de se réfugier bientôt en France, où la princesse Henriette (qu'immortalisa Bossuet), le prince de Galles (qui fut plus tard Charles III), et le duc d'York (qui devint Jacques II), la rejoignirent.--Deux autres enfants, la petite princesse Élisabeth et son plus jeune frère le duc de Glocester, n'avaient pu quitter l'Angleterre pendant la captivité de leur père; ils furent confiés par le Parlement à la comtesse de Leicester; elle eut pour eux des soins de mère. Il est rare, malgré la guerre et les passions politiques qui déchaînent les hommes, qu'une femme se prête au rôle de geôlier et persécute l'enfance! Ces deux derniers enfants du roi, d'une intelligence précoce et d'une beauté frappante que Van Dyck a rendue dans un tableau de famille, étaient ceux que le pauvre monarque prisonnier aimait entre tous; il demanda vainement à les voir pendant qu'il était enfermé à Carisbrooke. Mais le 29 janvier 1649, les soldats de Cromwell virent passer sous la sombre porte de Whitehall deux enfants conduits par une lady [4]; une petite fille de treize ans, vêtue de noir, avec la fraise à la Médicis entourant son cou délicat et montant jusqu'à l'ovale expressif de sa tête blonde, donnait la main à un petit garçon de huit ans, frêle et amaigri comme elle: c'étaient le frère et la soeur; tous deux étaient si tristes et si graves, qu'ils faisaient involontairement songer à ce vers de Shakspeare.

So wise, so young, they say do ne'er live long.

Note 4:[ (retour) ] La comtesse de Leicester.

Ils traversèrent plusieurs salles pleines de gardes, et arrivèrent enfin dans une chambre plus sombre, où ils trouvèrent leur père calme et digne, écrivant devant une table. Mais quand les deux enfants se précipitèrent dans ses bras, la nature éclata en sanglots, et l'héroïsme stoïque fut vaincu; ce père était Charles Ier, qui devait mourir le lendemain! ces enfants, la jeune princesse Elisabeth et le petit duc de Glocester!

Quand le roi put maîtriser son émotion, il remit à sa fille quelques bijoux pour sa mère, ses frères et ses soeurs, et, pour elle, la Bible qui ne l'avait jamais quitté durant sa captivité, et où il avait puisé de hautes et immortelles consolations!

Cette entrevue sembla soulager l'âme du père, mais elle brisa à jamais celle des deux enfants. Ils comprirent bien, dès les jours suivants, que le roi avait été décapité aux rigueurs qui s'étendaient sur eux: la pension que leur faisait le Parlement fut supprimée; ils perdirent leur titre de prince, et leurs serviteurs leur furent enlevés; Cromwell parla même de leur faire apprendre un métier. Le petit duc devait devenir un ouvrier cordonnier, et la jeune princesse une ouvrière en boutons.