Ce qui faisait un plaisir si vif du mouvement de la mer et du contact de la nature pour le petit Benjamin, c'était le contraste que ces heures libres du soir formaient avec l'esclavage qui lui était imposé tout le jour. Le pauvre enfant devait dès son lever, travailler à un métier qui lui répugnait extrêmement. Son père était fabricant de chandelles, et le petit Benjamin avait pour besogne spéciale de remuer les graisses dans les chaudières et de les faire couler dans les moules autour des mèches. L'enfant, doué de sens délicats et d'une belle imagination, ne s'était soumis qu'avec une grande répugnance à cette occupation à laquelle son père l'obligeait depuis un an; envoyé à l'école de cinq à huit ans, il y avait appris avec une rare facilité à lire et à écrire; il aimait les livres avec passion, et lisait à la dérobée ceux dont son père, ouvrier intelligent, avait formé sa bibliothèque. Parmi ces livres, étaient les Vies des grands hommes de Plutarque, et quand sa lecture était finie, son bonheur était d'aller rêver en plein air et en pleine mer; il ne lui fallait rien moins que ces heures de solitude, pour lui faire prendre en patience le dégoût des heures de travail à la fabrique; l'odeur qui s'exhalait des chaudières l'écoeurait, et lorsqu'il était obligé de toucher avec ses belles petites mains blanches aux chandelles encore fumantes, il éprouvait une répulsion extrême. Mais il se soumettait au labeur qui était celui de son père, à qui il eût craint de manquer de respect en lui montrant son dégoût; seulement, aussitôt son triste travail terminé, il aspirait au vent et aux flots de la mer; il voulait effacer de ses cheveux, de sa chair et de ses vêtements, cette senteur de graisse rance qui le poursuivait comme le stigmate de son travail répugnant. Mais à peine s'était-il baigné et avait-il embrassé la nature, qu'il se sentait redevenir un enfant élu de Dieu, doué de qualités exceptionnelles qui se développeraient, et qui le feraient grand malgré tous les obstacles de sa position sociale. La lecture des Vies de Plutarque le disposait aux luttes et aux obstacles, et lui faisait entrevoir la gloire.
Il avait bien raison de penser que les obstacles ne sont rien contre les facultés naturelles qui font les grands hommes. Tous les récits qui composent ce livre fait pour la jeunesse, concourent à lui prouver que la persévérance et l'étude rompent toutes les barrières que l'on oppose aux nobles instincts. Les sociétés modernes se sont beaucoup occupées de l'amélioration intellectuelle des classes pauvres; c'est un bien, car l'homme policé et à demi instruit est meilleur et plus doux que l'homme à l'état de nature. Mais c'est un mal aussi au point de vue de l'originalité et de la grandeur de l'esprit humain. La diffusion de l'instruction produit une foule de médiocrités, de fausses vocations et de vanités mercantiles. Au lieu de cela, quand il fallait escalader le savoir comme un roc ardu, s'y meurtrir et parfois s'y briser, ceux-là seuls qui se sentaient l'âme robuste tentaient l'ascension; ils allaient, ils allaient toujours à travers les misères et les angoisses, ils savaient bien qu'ils arriveraient à la gloire, et resteraient comme la tête et le flambeau des nations. Aujourd'hui, nous n'avons plus que le niveau de moyennes et blafardes clartés.
Mais revenons à notre pauvre enfant perché sur le sommet d'un récif, et songeant d'un bel avenir. Lorsqu'il rentrait au logis de son père, au retour de ces excursions vivifiantes, il y rapportait un front radieux et un corps reposé. Après le repas du soir, et quand la prière en commun était dite, il se retirait dans l'étroite chambre où il couchait, se mettait à lire ses livres préférés, et s'exerçait déjà dans de petites compositions. Quoiqu'il passât souvent une partie de la nuit à ce travail, qui était pour lui un plaisir, le lendemain dès l'aube, il n'en était pas moins sur pied et se rendait bien vite à la fabrique, pour aider son père à faire des chandelles. Son père, touché de tant de douceur et de zèle, et voulant faciliter la passion que l'enfant avait pour s'instruire, lui dit un jour: «Je vois bien que tu ne peux t'habituer à mon métier; ton petit frère qui pousse et grandit m'aidera, et toi, tu iras travailler à l'imprimerie de ton frère aîné; cet état te convient, puisque tu aimes tant les livres; là, tu pourras en avoir facilement par tous les libraires de la ville.»
L'enfant bondit de joie à ces paroles; depuis longtemps il enviait la profession de son frère aîné, mais jamais il n'avait osé espérer que son père lui permettrait de la suivre un jour.
Travailler dans une imprimerie n'a jamais répugné aux philosophes, aux poëtes et aux moralistes; témoin notre Béranger et notre de Balsac. Il y a dans cette composition matérielle d'un livre, une sorte d'association avec son enfantement intellectuel; c'est comme le corps et l'âme d'une créature.
Fabriquer les plus beaux livres de la littérature anglaise, en saisir quelque fragment tout en alignant les lettres de plomb dans les cases, respirer la pénétrante odeur de l'imprimerie au lieu de la senteur si fade et si repoussante de ses odieuses chandelles, cela sembla le paradis les premiers jours à notre petit Benjamin; si bien qu'il oublia à quelles dures conditions son frère l'avait reçu apprenti dans son imprimerie. Ce frère aîné, nommé James, était aussi calculateur et positif, que l'enfant rêveur l'était peu; il n'avait consenti à prendre le petit Benjamin chez lui, qu'à la condition qu'il y travaillerait comme simple ouvrier jusqu'à vingt et un ans, sans recevoir de gages que la dernière année.
Les premières années de cet apprentissage passèrent assez doucement pour le petit Benjamin qui trouvait toujours un grand bonheur dans l'étude et dans ses excursions en mer. Son frère, pourvu que les journées d'atelier eussent été bien remplies, ne se préoccupait guère que l'enfant manquât ses repas et prît sur son sommeil pour se livrer à ses grands et invincibles instincts.
Un riche marchand anglais fort instruit, qui fréquentait l'imprimerie, s'intéressa au jeune apprenti dont il avait deviné l'intelligence; il lui ouvrit sa belle bibliothèque, une des plus considérables de Boston; il fit plus, il dirigea ses lectures, et lui apprit à les classer par ordre dans sa mémoire; il lui fit lire d'abord la série de tous les historiens anciens et modernes, ajoutant à l'histoire des peuples connus de l'antiquité, l'histoire de la découverte des pays et des peuples nouveaux; puis les chroniques et les mémoires qui prêtent aux faits généraux, les détails et la vie; il lui fit lire aussi tous les ouvrages les plus célèbres de religion, de morale, de science, de politique et de philosophie; enfin, les grands poëtes, qui sont comme le couronnement radieux de ce merveilleux édifice de l'esprit humain construit patiemment de siècle en siècle par toutes les intelligences élues de tous les pays. Dans les grands poëtes, il trouvait l'essence et comme la condensation de tous les génies. Homère et Shakspeare résument en eux tous les savoirs et toutes les inspirations.