La poésie le passionna et lui donna le vertige; dès son enfance, il avait fait des vers incorrects et sans règle; il voulut en écrire de châtiés et d'irréprochables, suivant les préceptes que Pope venait de traduire d'Horace et de Boileau. Mais en poésie, la volonté ne suffit pas; il faut avoir été touché du feu sacré.
Benjamin ne discernait pas encore sa véritable vocation; comme il était ému en face de la nature, il se crut poëte; il n'improvisait plus ses vers comme autrefois sur de vieux airs; il les écrivait avec soin, et ne les chantait que lorsqu'il était content de leur forme. C'est ainsi qu'il fit deux ballades sur des aventures de marins; il les chanta à quelques vieux matelots, ses amis de la mer; ils en furent enchantés, les répétèrent en choeur, et leur assurèrent une sorte de succès populaire. Le frère de Benjamin, sachant qu'il y trouverait son profit, imprima les deux ballades et envoya l'enfant les vendre le soir par la ville. Benjamin, vêtu de sa jaquette d'atelier, poussait en avant une petite brouette toute chargée des feuillets humides, et attirait l'attention des passants sur ses ballades qu'il fredonnait. Il en vendit énormément dans les rues, sur les places publiques, et principalement sur le port, où chaque matelot et chaque mousse voulurent avoir les chansons de leur petit ami. Il rapportait religieusement à son frère tout l'argent de cette vente. Quant à lui, il se contentait de l'espèce de gloire qu'il pensait en recueillir.
Son père, qui était un homme de bon sens, doué de facultés naturelles très-élevées, interposa son autorité entre l'âpreté du frère et la vanité naissante du petit poëte; il ne voulut pas que Benjamin continuât cette vente publique, et lui déclara très-nettement que ses vers étaient mauvais. L'honnête ouvrier possédait ce que nous avons plusieurs fois constaté dans des natures à demi incultes, un instinct très-sûr pour juger des beautés de l'art et de la poésie; il les sentait plus qu'il ne les analysait, mais son sentiment suffisait pour lui inspirer une sorte de critique toujours juste; entendait-il de la musique ou lisait-il des vers, il goûtait les passages les plus beaux aussi bien que l'eût fait un artiste de profession. Comme délassement, il aimait à lire les grands poëtes après sa journée de travail, et c'est sur leur génie qu'il s'appuya pour convaincre Benjamin de l'infériorité de ses propres vers; il comprenait bien qu'en ceci, l'autorité d'un père n'aurait pas suffi, et surtout quand ce père n'était qu'un pauvre artisan.
Il choisit, pour accomplir son dessein, trois des plus belles scènes de Shakspeare: une de la Mort de César, une de la Tempête et une de Roméo et Juliette, où tour à tour le poëte avait peint l'héroïsme de la patrie et de la liberté; le spectacle des éléments déchaînés; la douceur et la tristesse de l'amour. Le bon ouvrier lut à son fils avec simplicité les trois scènes. Benjamin passait de l'enthousiasme à l'attendrissement. «C'est beau! s'écriait-il, c'est beau à faire tressaillir tout un peuple rassemblé!»
Le père prit alors les deux ballades; et, souriant malicieusement, il dit à l'enfant: «Tu avais à exprimer les mêmes sentiments que le grand Williams; tu avais à décrire les fureurs de la mer; le courage de glorieux marins qui se dévouent et meurent pour leur patrie; l'amour d'une jeune fille pour un jeune matelot; eh bien! lis et compare; dans tes vers, pas une image; pas une expression qui aille au coeur et le remue; des mots communs ou grotesques qui semblent rire du sentiment qu'ils veulent exprimer; une mesure tantôt sautillante et tantôt traînante, qui est celle des chansons de baladins et des complaintes d'aveugles; enfin, un tel désaccord entre le sujet et la forme, que toi-même tu ne pourrais entendre sans hilarité ces récits qui étaient destinés à faire pleurer.» Et le voilà qui se met à lire tout haut les deux ballades.
Benjamin essayait en vain de l'interrompre en s'écriant: «Oh! que vous avez raison, que c'est mauvais, que c'est plat! j'étais fou de me croire poëte, je ne le serai jamais, et pourtant, ajouta-t-il tristement, j'aime et je sens la poésie.
--Et moi aussi, mon enfant, je la sens, mais je suis incapable de l'exprimer, et de ne jamais faire même une de tes chansons d'aveugles.
--Dois-je donc, continua l'enfant pensif, renoncer aux occupations de l'esprit, pour lesquelles il me semblait que j'étais né?...