--Eh! non, non, répliqua le père; mais il faut t'exercer à écrire en prose sur divers sujets, et bien connaître ta vocation avant de te livrer au public; peut-être seras-tu un philosophe moraliste, un publiciste de journaux, ou peut-être un orateur; mais ne te hâte pas, par vanité, de faire parler de toi, attends que le bruit vienne te chercher; crois-moi, la fortune et la gloire durables n'arrivent que lentement.»
Benjamin qui, ainsi que tous les êtres destinés à devenir grands, n'avait aucune présomption, reçut cette leçon de son père et s'y soumit; elle se grava même si profondément dans son âme, qu'elle sembla diriger toutes les actions de sa vie. Suivant le conseil de son père, il s'exerça à écrire sur tous les sujets: il prit pour modèle les meilleurs auteurs anglais de la mère patrie; il lut le Spectateur d'Addison (ce premier modèle des revues anglaises), et se mit à composer des articles de journaux; l'idée de les faire paraître ne lui vint pas encore, mais elle devait lui être suggérée bientôt.
Il ne rêvait qu'au moyen de perfectionner et d'agrandir son esprit; ayant lu dans un livre qu'une nourriture végétale maintenait le corps sain, et les facultés de l'esprit toujours actives, il ne se nourrit plus que de riz, de pommes de terre, de pain, de raisin sec et d'eau. Cette nourriture frugale lui donnait le moyen d'économiser pour acheter plus de livres; il finit par renoncer à son régime pythagorique; c'est l'aventure suivante qui l'y décida: il allait quelquefois à la pêche pour son père ou son frère; il leur rapportait son butin, mais jamais il n'y goûtait. Un jour, on lui fit remarquer dans le ventre d'un des poissons qu'il avait pêchés, un autre tout petit poisson: «Oh! oh! dit-il, puisque vous vous mangez entre vous, je ne vois pas pourquoi nous nous passerions de vous manger.»
Boston, qui est devenue la ville la plus lettrée des États-Unis, l'était déjà à cette époque; il y paraissait plusieurs journaux; le frère de Benjamin en publiait un qui s'appelait le Courrier de la nouvelle Angleterre. La rédaction en était faible, et le jeune rêveur sentait bien qu'il serait désormais capable de faire de meilleurs articles que ceux qu'on vantait autour de lui. Mais il redoutait les moqueries de son frère, esprit médiocre et envieux, et il savait bien que s'il lui présentait des pages signées de son nom pour le journal, elles seraient refusées; il rêva longtemps comment il pourrait lui faire parvenir incognito des articles sur la politique et les sciences; enfin il se décida à contrefaire son écriture, et à glisser le soir, sous la porte fermée de l'imprimerie, ces pages destinées au Courrier de la nouvelle Angleterre. Tous les articles qu'il fit ainsi parvenir successivement à son frère furent imprimés dans le journal, et bientôt on ne parla plus que du publiciste anonyme qui l'emportait sur tous les publicistes connus.
Enhardi par le succès, Benjamin se fit connaître; chacun le combla d'éloges, excepté son frère, dont la jalousie redoubla. La vanité de celui-ci souffrait de son infériorité et ne pouvait être vaincue que par son intérêt; c'est ce qu'il montra trop bien peu de temps après; un article de sa gazette ayant déplu, l'autorité lui défendit d'en continuer la publication. James, qui tenait avant tout à l'argent, eut recours à un stratagème pour ne pas suspendre son journal dont il tirait chaque jour un gain assuré: il le fit paraître sous le nom de son frère, et, pour faire croire à tous à la réalité de cette fiction, il rendit à Benjamin son engagement d'apprenti qui le liait jusqu'à vingt et un ans; mais il prit la précaution de lui faire signer un nouvel engagement secret qui l'enchaînait sinon en public, du moins devant sa conscience.
Le studieux adolescent consentit à tout pour continuer à faire paraître ses travaux, et aussi dans l'espérance que son frère, touché par le profit que lui rapportait cette gazette, se départirait de sa rigueur envers lui; mais il est des âmes communes et jalouses qui se donnent pour mission d'être les mauvais génies des âmes élevées: les exploiter et les abaisser, tel est le but incessant de leur envie. James, humilié de la supériorité déjà éclatante de son frère, l'accablait de la plus rude besogne, dans l'espérance que cette supériorité faiblirait: du matin au soir il le forçait à travailler à l'imprimerie, quoiqu'il le vît pâle et défait lorsqu'il avait passé la nuit à écrire pour son journal.
Un jour, Benjamin, lassé de cette lutte et de cette exploitation, déclara à son frère qu'il voulait sa liberté.
James l'appela traître et parjure.
«Je sais bien que je manque à ma parole, répliqua le pauvre garçon, qui avait le coeur droit; mais vous, James, vous manquez à la justice et à la bonté.» Et il quitta la maison de son frère pour n'y plus reparaître.