James, furieux, alla se plaindre hautement à son père; il chargea Benjamin d'accusations odieuses; il le décria chez tous les imprimeurs de Boston, si bien que l'accusé n'osa plus se montrer. Cependant la nécessité le pressait. Où s'abriter? comment se nourrir? Soutenu par la vigueur de son esprit si au-dessus de son âge, il se résolut à faire quelques tentatives, et alla frapper à plusieurs imprimeries. Toutes lui furent fermées.
Désespéré, n'ayant plus pour ressources que quelques monnaies anglaises (en tout la valeur de cinq francs), il alla s'asseoir sur le rivage de la mer, et, malgré lui, il se prit à pleurer; ce soir-là, il ne songea ni à nager ni à ramer au loin. Comme il se lamentait ainsi, sans regarder les vagues qui mouillaient ses pieds, le capitaine d'un brick, un de ses vieux amis, passa près de lui.
«Quoi! Benjamin devient paresseux au plaisir? Benjamin ne nage pas? Benjamin ne chante plus? lui dit-il en lui frappant sur l'épaule; puis il ajouta: Benjamin ne veut-il pas, pour se distraire, venir boire un coup à mon brick, qui est en partance demain pour New-York?»
Touché de la bonté du vieux marin, Benjamin lui conta toutes ses peines.
«Eh bien! lui dit le capitaine après avoir écouté son récit, si tu m'en croyais, tu n'en ferais ni une ni deux, et tu partirais demain avec moi pour New-York; peut-être y trouveras-tu de l'ouvrage: en tout cas, tu iras jusqu'à Philadelphie, où j'ai un parent imprimeur, qui te recevra comme un fils.»
Benjamin avait l'esprit aventureux; il agréa avec joie la proposition du capitaine, et le soir même il était à son bord.
Favorisés par un beau temps, ils arrivèrent rapidement à New-York; mais, n'y ayant pas trouvé d'ouvrage, Benjamin en repartit aussitôt pour Philadelphie, muni d'une lettre du bon capitaine à son parent, l'imprimeur Keirmer. Il trouva une maison hospitalière, un maître intelligent et doux, qui comprit tout ce que valait le noble adolescent, et le traita comme son propre enfant. Benjamin travailla avec ardeur pour prouver sa gratitude, et bientôt il devint le chef de l'imprimerie. Mais un labeur plus élevé, la politique, la science, l'attirait toujours; quand le soir était venu et qu'il se promenait seul dans la campagne de Philadelphie, il se demandait souvent avec tristesse si quelque voie lui serait enfin ouverte pour accomplir sa destinée.
Un soir, assis sur une hauteur qui dominait la ville, il s'y oublia jusqu'à la nuit. Tout à coup un orage le surprit, un de ces orages formidables dont ceux des contrées européennes ne sauraient nous donner une idée; la foudre éclata sur un édifice et y mit le feu; bientôt la flamme s'étendit et dévora le monument. Benjamin accourut, guidé par la sinistre lueur; plusieurs personnes avaient péri; c'était un spectacle navrant. Le jeune savant rentra le coeur brisé, et passa la nuit à méditer, la tête penchée sur sa table de travail: il avait depuis quelque temps constaté le pouvoir qu'ont les objets taillés en pointe de déterminer lentement et à distance l'écoulement de l'électricité; il se demanda si on ne pouvait pas faire de ces objets une application utile qui fît descendre ainsi sur la terre l'électricité des nuages; il se dit que si les éclairs et la foudre étaient des effets de l'électricité, il serait possible de les diriger et de les empêcher de détruire et de ravager. C'est aux réflexions de cette nuit de veille douloureuse qu'on dut plus tard le paratonnerre, dont Benjamin fut l'inventeur.
Cependant la renommée d'un savant si précoce ne tarda pas à se répandre dans Philadelphie. Sir William Keith, gouverneur de la province, qui était un homme remarquable, voulut le voir et l'interroger; il comprit ce que deviendrait dans l'avenir ce jeune et hardi génie. Il songea à l'attacher à la mère patrie par les liens de la reconnaissance et de la gloire.
«Voulez-vous aller à Londres, lui dit-il, vous partirez sur un vaisseau de l'État, vous y serez défrayé par moi, vous connaîtrez là-bas les littérateurs et les savants, vous serez des leurs, mon jeune ami, puis vous reviendrez à Philadelphie, et vous répandrez les trésors de votre esprit dans le nouveau monde!»