Benjamin accepta.
De ce jour, il se sentait émancipé; d'adolescent, il devenait homme! Mais son premier bienfaiteur, en lui parlant ainsi, ne se doutait guère que son protégé serait un jour le fameux Benjamin Franklin, un des fondateurs de la république des États-Unis!
CHARLES LINNÉ
NOTICE SUR LINNÉ.
Linné (Charles Linnæus), le plus grand naturaliste du dix-huitième siècle, naquit le 24 mai 1707 dans le village de Roeshult en Suède; il était fils du pasteur de ce village, qui voulait aussi en faire un ministre, et l'envoya à l'âge de dix ans dans la petite ville de Vixioe pour y suivre l'école latine. Déjà entraîné par sa passion pour la botanique, Linné négligea ses études classiques, et son père en fut tellement irrité qu'il le mit en apprentissage chez un cordonnier. Mais un médecin nommé Rothman, ayant eu occasion de causer avec le jeune Linné, fut frappé de son aptitude pour toutes les sciences naturelles, il lui prêta un Tournefort (botaniste français), il chercha à le réconcilier avec son père, et le plaça chez Kilian Stobæus, professeur de l'Université de Lund; bientôt Linné passa à l'Université d'Upsal. Sa vie d'études fut une vie de privations; il ne subsistait qu'en donnant des leçons de latin à d'autres écoliers, et il était réduit à raccommoder pour son usage les vieux souliers de ses camarades. Ce fut un de ses maîtres, Olaüs Celsius, qui donna au jeune Linné la nourriture et le logement, et plus tard lui fit obtenir la direction du jardin botanique d'Upsal. Dès lors, n'ayant plus à lutter contre la misère, le génie de Linné put prendre l'essor. Il voyagea, pour en décrire les plantes, dans la Laponie norvégienne; fit le tour du golfe de Bothnie et revint à Upsal par la Finlande et les îles d'Aland; il visita aussi Hambourg, puis se rendit en Hollande. C'est là que l'illustre médecin Boerhaave pénétra l'étendue de son génie et commença sa fortune. Linné étudia et professa durant trois ans en Hollande, tout en rassemblant des matériaux pour ses grands ouvrages dont les principaux sont: le Système de la nature; la Philosophie de la botanique; la Flore de la Laponie; le Fondement de la botanique; les Noces des plantes; etc, etc. Ces divers traités se répandirent avec rapidité et firent connaître la gloire et le nom de Linné dans le monde entier. De la Hollande il passa à Paris, où il se lia pour la vie d'une tendre amitié avec Bernard de Jussieu, notre célèbre naturaliste; enfin il se fixa en Suède et finit par y obtenir de grands honneurs; il enseigna la botanique dans la capitale, eut le titre de médecin du roi et fut anobli. Il avait épousé, en 1740, Mlle More, une jeune Suédoise qu'il avait longtemps aimée; il en eut quatre filles et un fils. Son fils lui succéda dans sa chaire, et une de ses filles se distingua par des travaux de botanique; il mourut le 10 janvier 1778, âgé de 71 ans. Il fut enterré dans la cathédrale d'Upsal. Gustave III proclama lui-même les regrets de la Suède dans un discours qu'il prononça devant les états généraux. Ce prince composa aussi lui-même l'oraison funèbre de Linné qu'il fit lire publiquement. On lui a élevé dans le jardin de l'Université d'Upsal un temple qui renferme les productions de la nature. Deux médailles furent frappées en son honneur.
ENFANCE DE CHARLES LINNÉ.
Si l'hiver de Paris nous paraît triste lorsque la brume enveloppe la grande ville; si Londres, avec son manteau de brouillard épais et noir, a, d'octobre en avril, un aspect funèbre qui nous glace le coeur; que serait-ce de ces longs hivers de la Scandinavie, où la terre est durant plusieurs mois couverte de neige et de glace, où le ciel est comme un couvercle gris terne et sans horizon, à moins qu'une aurore boréale ne l'éclaire tout à coup d'un éclat passager; la Suède a un de ces climats rigoureux, qui donnent aux esprits toujours obligés de se replier sur eux-mêmes des tendances studieuses et une mélancolie calme; quant aux corps, ils sont généralement robustes sous ces latitudes, qui offrent beaucoup d'exemples de longévité; mais malheur aux étrangers qui s'exposent imprudemment à cette température. On dit que Descartes prit un rhume en donnant, à Stockholm, des leçons de philosophie à la reine Christine de Suède, et qu'il mourut des suites de ce rhume: et pourtant les appartements de la reine devaient être chauffés!
Rien n'est plus triste qu'un pauvre village de Suède lorsqu'arrive novembre; sitôt que le jour cesse, une fumée épaisse s'élève de chaque toit de chaume et annonce que chaque famille se chauffe autour du foyer.
Par une soirée d'hiver de 1719, la cheminée du presbytère du village de Roeshult, pauvre habitation qui ne se distinguait guère des chaumières qui l'environnaient, jetait dans l'air compacte et glacé une colonne de noire fumée; dans l'intérieur brûlait un grand feu de tourbe. Le pasteur et sa famille, qui se composait: de la femme du pasteur, excellente ménagère, de deux petites filles de sept à huit ans, et d'un garçon qui pouvait en avoir douze, étaient rangés autour d'une table pour la veillée; sur cette table brûlait une lampe de fer basse, grossière et à trois becs; au pied de la lampe étaient amoncelées de grosses pelotes de laine brune avec laquelle la mère tricotait des bas; les aiguilles d'osier claquaient dans ses doigts, les deux petites filles luttaient d'émulation pour imiter la besogne de leur mère et y parvenaient assez bien; tandis que le pasteur, accoudé sur la table et la tête baissée sur une grande Bible, en lisait de temps en temps quelques récits qu'il commentait.