«Voyons, mon petit, disait la bonne mère en tenant Charles dans ses bras, cela t'afflige donc bien de ne plus aller à travers les neiges et les crevasses des rochers chercher les plantes enfouies?
--Oh! ma mère, si vous saviez quel plaisir quand je découvre une espèce nouvelle d'admirer et de compter les racines, les tiges, les feuilles, les fleurs, les pétales, chaque linéament enfin de ces trésors du bon Dieu! c'est surtout au printemps que ce plaisir si vif se multiplie et se varie. Les fleurs nouvellement écloses sont pour moi tout un monde comme serait pour d'autres l'arche qui renfermait tous les animaux de la création. Les plantes me parlent et je les entends; je vous assure, ma mère, qu'elles ont des instincts, des habitudes et des différences dans les mêmes espèces comme le visage de mes soeurs et le mien diffèrent malgré notre ressemblance.
--Tu rêves, tu rêves, mon cher enfant, s'écria la mère moitié riant et moitié attendrie, mais par ce grand froid et avec l'aridité de la terre, ton plaisir doit être bien diminué, tu te donnes beaucoup de fatigue pour ne recueillir qu'un maigre et rare butin.
--Oh! ma mère, demandez au chasseur s'il redoute la neige qui tombe sur ses épaules? Demandez au pêcheur si les bancs de glace l'arrêtent? Ils ne voient que la proie qu'ils poursuivent et qu'ils rapportent le soir dans leur logis; et tenez, poursuivit-il en saisissant un des cahiers de son herbier, que ne braverait-on pas pour posséder une de ces jolies fleurs qui sont là, me souriant et me répondant, quand je les interroge. Chaque jour je découvre quelque espèce inconnue dans les mousses, dans les lichens; et mon père veut que je renonce à ces recherches! C'est comme s'il me demandait de ne plus manger, de ne plus vivre!
--Tu vivras et tu mangeras! Seulement tu mangeras une heure plus tôt ton déjeuner, répliqua la mère gaiement, et chaque matin, pendant que ton père dormira encore, tu iras à ta chère découverte; mais tu ne dépasseras pas le temps permis, et à l'heure dite, tu rentreras bien vite pour étudier ton latin.
--Oh! merci, merci! s'écria l'enfant en sautant au cou de sa mère, qui l'embrassa et le quitta en lui disant: «A demain.»
Pour la première fois de sa vie l'enfant s'endormit radieux et fit un beau songe: il se trouva tout à coup transporté dans une vallée immense entourée de montagnes, qui commençaient en pente douce et s'élevaient graduellement jusqu'au ciel; il était assis auprès d'une belle source claire qui murmurait à travers les plantes et les fleurs de toutes sortes, il faisait une température d'été et de grands nuages blancs et dorés couraient dans l'éther d'un bleu vif au-dessus de sa tête. Il n'avait point encore vu un ciel semblable dans ce pauvre village de Suède, où il était né et qu'il n'avait jamais quitté. Son admiration était partagée entre ce ciel où le soleil brillait de toutes ses flammes, et cette campagne riante couverte de plantes et d'arbustes en fleurs. Il se leva et se mit à marcher, ravi et léger, à travers les sentiers; il craignait de froisser une tige, une feuille, un pétale, une étamine, et pourtant il eût voulu cueillir tour à tour toutes ces fleurs pour les étudier; il commença par aspirer vivement leurs parfums et par jouir du coup d'oeil général de leurs belles formes et de leurs admirables couleurs, puis il se dit, pris d'une sorte de vertige: «Jamais, jamais je ne pourrai fixer dans ma mémoire cette innombrable variété d'espèces, les classer et leur donner un nom!» Dans son découragement, il s'arrêta immobile et priant dans son âme: «Mon Dieu! mon Dieu, disait-il, la nature est trop grande pour la faible vue de l'homme, et s'il parvenait à en saisir l'ensemble, sa profondeur et ses détails lui échapperaient. Vous avez fait, ô mon Dieu, la création à votre image, et nous, pauvres et chétifs, nous voulons en mesurer la grandeur et en décrire la beauté, c'est impossible! Nous ne connaissons jamais que des fragments de votre oeuvre, le reste nous échappe; pardonnez-moi donc mon audace, ô mon Dieu! Mon père a raison, je dois vous adorer et vous servir comme un ministre obscur, et non prétendre à vous pénétrer et à expliquer vos ouvrages comme un savant participant de vos facultés divines;» et le pauvre enfant, écrasé par la splendeur de la nature qui l'entourait, tomba à genoux, adora Dieu et resta longtemps dans l'engourdissement de l'extase.
Mais des voix, qui semblaient être la voix de Dieu même, montèrent tout à coup des calices épanouis et du sein des boutons encore fermés. Ces voix lui disaient: «Viens à nous! nous sommes à toi, nous t'aimons de nous aimer et de nous rechercher, d'avoir compris que nous vivions et que nous sentions, nous qu'on a si longtemps crues inertes, inanimées et propres à charmer seulement les yeux. Ne crains pas de nous cueillir et de nous détruire, nous renaissons sans douleur; chacun de nos filaments déchirés te fera découvrir nos mystères à peine soupçonnés jusqu'ici. Tu trouveras dans les détails de notre structure autant de merveilles que dans celle du corps humain; car, sur une échelle différente, nous avons comme l'homme des organes qui souffrent ou se réjouissent; nous avons des répulsions et des sympathies; nous avons nos aptitudes, nos moeurs, nos destinées impérieuses fixées par une règle infaillible. Regarde-nous et pénètre-nous, enfant qui nous aime; tu sauras comment nous naissons, comment nous nous développons et arrivons à la beauté et à l'amour.» Ce n'étaient pas seulement les larges et magnifiques fleurs des tropiques, les cactus, les nénuphars, les magnolias; ce n'étaient pas seulement les fleurs reines de nos jardins: la rose, la tubéreuse, le lis, l'oeillet, qui parlaient ainsi à l'enfant endormi, c'étaient encore toutes les fleurettes des champs, les pâquerettes, les boutons d'or, les violettes, le thym, toutes les mousses et tous les lichens poussant sur les rochers ou au bord de l'eau; chaque plante, chaque tige, chaque calice avait comme une voix distincte, et tous ces accents réunis formaient un concert doux et flatteur qui plongeait le petit Charles dans un ravissement heureux.
«Oh! oui, répondait-il à ces paroles mystérieuses que lui seul pouvait entendre, je vous aime, je vous comprends, et je révélerai au monde la grâce et la magnificence de vos secrets;» et il se pencha vers les fleurs les plus prochaines pour les cueillir; mais voilà qu'il s'opéra alors autour de lui un prodige; toutes les fleurs semblèrent se mouvoir et s'arracher à leur racine; elles vinrent vers l'enfant, firent à son corps comme une enceinte odorante, montèrent sur son coeur et dans ses bras, puis jusqu'à sa tête où elles s'enlacèrent en une immense couronne. Le front de l'enfant rayonnait transfiguré sous cet emblème d'un avenir glorieux; il grandissait, grandissait sous le couronnement de ses fleurs bien-aimées. Tout à coup il sentit un souffle chaud glisser sur sa tête; un baiser l'effleura et lui causa un indicible bonheur: la sensation fut si vive qu'elle l'éveilla; il vit sa mère, debout auprès de lui, à peine éclairée par la première lumière de l'aube. Ce baiser venait de sa mère! de sa mère qui comprenait son âme!