«Oh! mon bon Joachim, que ne suis-je riche, je ferais de toi un homme savant et heureux!
--Je veux commencer par être savant, répliquait le petit Joachim, puis nous serons heureux après.»
Et, tout en parlant ainsi, il aidait son père à faire le ménage et demandait au pauvre bonhomme qui il avait vu et ce qu'il avait fait dans la journée. Le souper fini, le père reprenait son ouvrage et l'enfant lui faisait la lecture des livres qu'il recevait en prix à l'école. Le père l'engageait à lire parfois dans sa vieille Bible, c'était la Bible de son mariage et que sa femme en mourant avait baisée. Mais le petit Joachim préférait la lecture d'une traduction allemande d'Homère qui avait été son prix d'honneur. Insensiblement le pauvre savetier prit intérêt à ces héroïques récits qui passionnaient son fils. A chaque chant, l'enfant s'arrêtait pour peindre sa surprise et son ravissement: quel monde! quel pays! quel ciel! quels paysages! quelle beauté devaient avoir ces dieux et ces héros! Un jour il ajouta:
«Mais il manque quelque chose à ce livre!
--Eh quoi donc? demanda le père.
--Il lui manque de belles images qui fassent vivre à nos yeux ces dieux et ces déesses dont Homère chante la beauté. Oh! mon père, si nous étions riches, nous achèterions Jupiter, Junon, Mars et Vénus, Vénus surtout, que je vois toujours entourée d'une vapeur rose et se baignant dans la mer Égée!»
Le pauvre savetier écoutait son fils sans bien le comprendre, mais ce qu'il comprenait par le coeur, c'est que son fils avait des désirs que sa pauvreté l'empêchait de satisfaire, et il en souffrait chaque jour de plus en plus. Il sentait ses infirmités s'accroître, et il se disait qu'avec elles la misère augmenterait dans la pauvre échoppe. Pour ne pas attrister son fils il dissimulait sa détresse, mais quand il était seul dans la journée, de grosses larmes roulaient parfois sur ses joues amaigries. Or rien n'est déchirant comme les larmes d'un homme, et surtout d'un vieillard; il lui faut une grande angoisse, il faut qu'il souffre bien amèrement pour que sa douleur se traduise de la sorte. Le pauvre père n'avait pas d'autre joie dans sa vie de peine que de voir sourire son enfant quand il rentrait le soir de l'école; aussi s'ingéniait-il chaque jour à lui procurer quelque petite surprise qui fît pétiller ses yeux d'enfant; tantôt c'était une friandise qu'il ajoutait au souper frugal, comme aurait fait une mère; tantôt un livre qu'il achetait à quelque colporteur, se privant deux ou trois jours de fumer sa pipe (cette compagne si chère à un Allemand) pour donner cette satisfaction à son cher petit Joachim.
Depuis le soir où l'enfant avait souhaité des images au livre d'Homère, le bon savetier ne rêvait plus qu'à satisfaire son désir. Mais où trouver un Jupiter, une Junon et surtout une Vénus? Il n'y avait pas de musée à Steindall et jamais le vieillard n'avait aperçu l'image de la plus belle des déesses.
Un matin qu'il allait reporter au collége les souliers raccommodés de quelques écoliers, le portier le fit attendre dans une espèce de parloir tandis qu'il allait lui chercher le prix de son travail et d'autres chaussures à réparer. Le savetier regardait attentivement les murs de cette pièce ornée de petits cadres qui renfermaient les dessins des enfants; c'étaient quelques académies, des dieux et des héros grecs, et parmi eux deux Vénus: la Vénus de Médicis et la Vénus accroupie; en voyant ce nom de Vénus écrit au bas des deux cadres où se trouvait la belle déesse, le vieillard courbé par l'âge et la souffrance se redressa de plaisir. Le portier le trouva en extase devant ces dessins fort médiocres de deux marbres de l'antiquité.