Tandis que Winckelmann vivait dans ce château, pouvant se livrer exclusivement à ses chères études et posant déjà les principes de sa magnifique Histoire de l'art, le nonce du page à Dresde, vint visiter la bibliothèque du comte de Bunau, et frappé de l'érudition artistique de Winckelmann, il lui dit: «Vous devriez venir à Rome!» Ceci fut l'étincelle électrique qui fit prendre feu à son rêve. Aller à Rome, obtenir une place à la bibliothèque du Vatican, c'était à n'y pas croire. Le nonce y mit pour seule condition que Winckelmann se ferait catholique!--«Voulez-vous, lui disait-il, voir l'Apollon du Belvéder, la Vénus de Médicis, les Faunes, les Muses, Silène, etc., etc., abjurez!» Le coeur et l'esprit de Winckelmann, indifférents à tout hors à la beauté des dieux d'Homère, ne trouvèrent pas une objection.
Enfin il vit l'Italie, il résida à Rome, il séjourna à Naples et assista aux fouilles d'Herculanum. C'est à Rome qu'il écrivit tous ses ouvrages; il vécut là heureux, compris, fut nommé membre de toutes les académies de l'Italie, et celles de l'Allemagne et de Londres l'admirent dans leur sein.
Ses compatriotes, fiers de sa renommée, le prièrent de revenir en Allemagne; le grand Frédéric voulut se l'attacher. Winckelmann résista à toutes ces instances; l'Italie avec sa lumière, son ciel et ses montagnes dorées, étant désormais sa mère adoptive, il n'eût consenti à la quitter pour toujours que si la Grèce l'eût appelé. Cependant il promit à ses amis d'aller les revoir; il s'éloigna de Rome avec une grande tristesse et comme envahi par le pressentiment que ce voyage en Allemagne lui serait funeste. A mesure qu'il s'approchait des Alpes et des gorges du Tyrol, sa tristesse augmentait; les honneurs qu'il reçut à Munich, à Vienne et dans toutes les cours de l'Allemagne ne purent lui rendre la gaieté; il avait perdu son soleil et ses dieux. Le premier ministre d'Autriche mit tout en oeuvre pour l'attacher à sa cour; ses amis insistèrent, mais, dit l'un d'entre eux, nous remarquâmes qu'il avait les yeux d'un mort, et nous ne voulûmes pas le tourmenter davantage. La vie pour lui, c'était la lumière et l'art qui, de la Grèce, s'étaient réfugiés en Italie; la mort, c'était la froide et didactique Allemagne. Enfin, il en partit accablé des honneurs et des présents que les souverains lui avaient prodigués; il reprit la route de sa patrie adoptive; on ne sait quel motif le détermina à passer par Trieste pour s'y embarquer pour Ancône. Il rencontra en chemin un misérable, nommé François Archangeli, déjà repris de justice, et qui parvint à s'insinuer dans la confiance de Winckelmann, qui lui montra les magnifiques médailles d'or qu'il avait reçues des princes de l'Allemagne. Arrivé à Trieste, Archangeli se logea dans la même hôtellerie que Winckelmann. Un jour que celui-ci lisait Homère, il vit entrer dans sa chambre son compagnon de route qui le pria de lui laisser admirer encore une fois ses médailles. Winckelmann, pour le satisfaire, s'empressa de se diriger vers sa malle et de s'agenouiller pour l'ouvrir. Aussitôt Archangeli lui passe un noeud coulant autour du cou et tente de l'étrangler. Winckelmann résiste avec force, mais l'assassin lui plonge cinq coups de couteau dans le bas-ventre; un coup frappé à la porte par un enfant effraya ce misérable, qui prit la fuite en laissant là les médailles qui devaient être le prix de son crime. Les blessures de Winckelmann étaient mortelles; il expira après sept heures d'agonie le 8 juin 1768; il avait gardé jusqu'à la fin toute sa présence d'esprit. Le principal ouvrage de Winckelmann est son Histoire de l'art; ses Remarques sur l'architecture des anciens et son Recueil de lettres sur les découvertes faites à Herculanum, à Pompeïa, à Stabia, sont aussi très-appréciés des artistes et des connaisseurs.
WINCKELMANN.
Un grand homme savetier.
Nous ne connaissons rien de plus triste que l'échoppe d'un cordonnier; bientôt l'élégance et la propreté qui s'étendent dans tous les quartiers auront fait disparaître de Paris ces espèces de huttes; mais à l'heure qu'il est on peut, en cherchant bien loin, en découvrir encore quelques-unes, et d'ailleurs, dans les maisons d'ouvriers, beaucoup de loges de portiers sont de véritables échoppes. Les cordonniers, toujours assis et tirant leur fil sans désemparer, sont des portiers très-appréciés par les propriétaires. Mais parlons de la véritable échoppe: c'est habituellement une petite construction parasite en bois ou en grossière maçonnerie adossée à quelque mur de jardin, d'église ou de clôture. Une des façades de l'échoppe se compose d'un vitrage mi-partie en papier et mi-partie en verres; dans ce vitrage est comprise la porte d'entrée, basse et étroite; au-dessus d'une planche formant devanture sont suspendus quelques morceaux de cuir séchant à l'air; sur la planche sont quelques vieilles chaussures et un ou deux pots où croissent des plantes de baume vulgairement appelé basilic, dont le vif parfum mitige l'odeur forte et déplaisante du cuir.
Dans l'intérieur se trouve l'établi (tout près du vitrage) couvert de l'ouvrage commencé, des matériaux pour faire ou radouber les chaussures et des instruments de cordonnier; deux ou trois escabeaux sont autour de l'établi; dans le fond est un petit poêle et le pauvre lit du ménage, si ménage il y a; aux murs sont toujours appendus quelques gravures et un petit miroir à barbe.
C'était une échoppe pareille qu'habitait en 1729 un pauvre savetier de la petite ville de Steindall, en Allemagne. Cette échoppe était adossée contre le mur noir et moussu du jardin du collége, et bien souvent les écoliers, à l'heure de la récréation, s'amusaient à lancer des fruits ou des noix sur la pauvre habitation en criant: «Bonjour, savetier!» D'autres fois c'étaient leurs souliers à rapiécer qu'ils lui lançaient de la sorte, au risque d'être fort réprimandés par leurs surveillants; ce voisinage avait établi une sorte de connaissance entre le collége et l'honnête cordonnier, qui rapportait fidèlement les chaussures qui lui arrivaient d'une manière aussi inusitée. Insensiblement il avait obtenu la clientèle de tous ces petits démons, et elle n'était pas à dédaigner, car les mouvements turbulents de l'enfance sont la destruction des souliers.
Penché sur son établi, le pauvre ouvrier travaillait du matin au soir, malgré ses douleurs de rhumatisme aigu qui lui arrachaient parfois des cris. Il était maigre et paraissait déjà bien vieux quoiqu'il eût à peine cinquante ans; la misère et la maladie doublent les années. Des mèches de cheveux blancs pendaient sur ses tempes amaigries et contrastaient avec ses yeux perçants surmontés de sourcils noirs. Veuf et malheureux depuis plusieurs années, le pauvre homme ne souriait jamais, excepté le soir quand son fils revenait de l'école et l'embrassait en passant ses deux bras autour de son cou. Alors l'échoppe était en fête, le savetier quittait ses outils et son tablier de cuir; il lavait ses mains dans une jatte d'eau, ravivait le feu du poêle et se mettait à préparer le repas du soir comme une ménagère; des volets de bois mal joints étaient à l'intérieur poussés contre le vitrage; le père et l'enfant se sentaient chez eux, et tout en soupant ils se racontaient leur journée; l'enfant, délicat mais charmant, au visage expressif, à la chevelure blonde, disait à son père comment il apprenait chaque jour quelque chose de nouveau, et comment ses maîtres, enchantés de ses progrès, parlaient de le faire entrer au collége comme un écolier modèle. Le père, radieux, embrassait alors l'enfant, le regardait avec orgueil presque comme on regarde quelque chose de supérieur à soi, et s'écriait attendri: