De Bologne il passa à la cour de Toscane. Le grand-duc, ravi de l'entendre, le combla d'honneurs et de présents; la belle galerie de l'ancien palais des Médicis retentit de ses chants: on eût dit que les peintures s'animaient pour l'écouter, et la Vénus pudique semblait lui sourire. La présence de ces chefs-d'oeuvre l'inspirait: il se surpassa; jamais sa voix n'exprima avec plus d'âme ses improvisations sublimes. Il avait trouvé là une atmosphère digne de lui. Comme ces oiseaux des tropiques qui roucoulent leurs chants au milieu du triple éclat des grandes fleurs, de la lumière et des eaux murmurantes, il chantait parmi les marbres, les tableaux et le luxe éblouissant d'une cour amie des arts et des lettres.
Mais son triomphe le plus grand et le plus singulier fut à Naples. Là on ne put croire au génie naturel de l'enfant merveilleux. L'enthousiasme se changea en superstition: on prétendit, et plusieurs l'affirmèrent, que son talent magique était l'effet d'un talisman. Ne souriez pas, jeunes lecteurs; ceci n'est que la conséquence de la faiblesse de l'esprit humain. Tout ce que notre orgueil ne peut pénétrer, il le revêt volontiers de magie. Ceux qui écoutaient à Naples le petit Mozart, n'étant pas en état de le comprendre et encore moins de l'égaler, trouvaient une sorte de consolation vaniteuse à crier au sortilége.
Mozart ne faillit point à son enfance glorieuse. Nous ne le suivrons pas dans sa courte vie si bien remplie, nous dirons seulement qu'elle fut close par une composition religieuse, la fameuse messe de Requiem. Le génie d'Allegri, qui avait inspiré son enfance, vint lui sourire et l'embrasser en père au moment de sa mort. D'une main défaillante et d'une voix éteinte, il essayait cette musique funèbre qui, disait-il, serait chantée sur sa tombe. Une heure avant d'expirer, il la parcourait encore des yeux: «Ah! s'écriait-il, j'avais bien prévu que c'était pour moi-même que je composais ce chant de mort!»
WINCKELMANN
NOTICE SUR WINCKELMANN.
Jean-Joachim Winckelmann, un des plus illustres antiquaires des temps modernes, était le fils d'un pauvre cordonnier de Steindall, ville de la vieille marche de Brandebourg. L'enfant montra tout petit les plus heureuses dispositions pour tout ce qui touchait aux arts: l'architecture, la sculpture, la peinture, la musique, l'euphonie des langues l'attiraient invinciblement; il échangea ses prénoms de Jean-Joachim contre celui de Giovanni, comme plus harmonieux, et c'est toujours ainsi qu'il signa ses ouvrages. Son père comprit son intelligence sans toutefois en deviner l'aptitude particulière, et malgré son extrême pauvreté, il s'imposa des privations de tous genres pour subvenir aux dépenses que nécessitait l'éducation primaire de son fils. Malheureusement il devint infirme et dut entrer dans un hôpital.
Dans ce dénûment complet, le jeune Winckelmann aurait été réduit à entrer dans un atelier, sans l'appui que lui prêta le vieux recteur du collége de Steindall. Ce bon vieillard se nommait Toppert, il avait remarqué les merveilleuses dispositions de son élève, et en peu de temps il le vit expliquer et commenter avec la même précision que lui-même aurait pu le faire, les auteurs classiques de la Grèce et de Rome. La Grèce surtout l'attirait invinciblement. Il se passionna pour Hérodote et pour Homère; il trouvait en eux des descriptions qui lui faisaient comprendre toute la beauté de l'art grec, dont l'image l'enivrait avant même d'en avoir pu admirer les chefs-d'oeuvre; il ne rêvait qu'antiquités grecques et romaines, et souvent il entraînait ses compagnons d'études dans un champ voisin de Steindall, où l'on avait découvert des lampes et des urnes helléniques ou étrusques, et là, sous la direction du jeune Winckelmann, les écoliers faisaient de petites fouilles. Un jour Winckelmann rapporta en triomphateur deux urnes antiques qui sont encore à la Bibliothèque de Sechausen.
A l'âge de seize ans, son bienfaiteur Toppert permit à Winckelmann d'aller à Berlin commencer ce que l'on appelle en allemand des cours académiques. Bientôt le recteur du collége de Baaken lui confia la surveillance de ses enfants et lui offrit en retour chez lui le logement et la table. Winckelmann put alors économiser de petites sommes qu'il envoyait à son père qui languissait infirme dans l'hospice de Steindall. Au bout d'un an, Toppert le rappela dans cette ville et lui fit donner la place de chef des choristes. Le soir il se joignait, selon l'usage de l'Allemagne, aux pauvres écoliers qui chantaient dans les rues des cantiques et des motets. Il parvenait ainsi à grossir les petites sommes qu'il portait régulièrement à son père.
Le moment de choisir enfin une carrière arriva pour lui; on lui conseilla de se faire ministre évangélique, mais cette seule pensée l'épouvantait. Vivre dans la froide Allemagne en pasteur protestant lui semblait à jamais emprisonner sa jeunesse et son âme. Une image radieuse, celle de la Grèce antique, remplissait toute son imagination; le soleil et l'art de cette terre prédestinée brillaient devant lui: c'était comme une tentation fixe qui ne lui laissait plus de repos. A défaut de la Grèce, ne pourrait-il visiter l'Italie, qui avait hérité d'une partie des merveilles d'Athènes? Ce rêve s'empara de son esprit; pour le réaliser il aurait tout sacrifié. A force de vivre en pensée dans l'antiquité, il se passionna jusque pour ses fables. La beauté des dieux et des déesses d'Homère et la splendeur des marbres de Phidias constituèrent pour lui un idéal radieux qui lui paraissait bien supérieur aux religions qui lui avaient succédé; la grandeur et la sainteté du christianisme lui échappaient, il n'en voyait que le côté sombre et tourmenté et s'éprenait plus vivement de la sérénité de l'art grec. Insensiblement il devint païen par amour du beau.
Il quitta Steindall et passa deux ans dans l'université de Halle, poursuivant son rêve dans une pauvreté voisine de la misère: il ne vivait le plus ordinairement que de pain et d'eau. Tantôt il s'imaginait qu'il allait faire des fouilles dans les pyramides d'Égypte, tantôt qu'il remuait le sol voisin d'Olympie et en retirait les chefs-d'oeuvre enfouis de Phidias et de Lysippe. Sa seule joie durant ces années de vocation refoulée fut d'aller visiter le musée de Dresde, où il put voir enfin quelques beaux marbres antiques. Il se décida durant plusieurs années à être tour à tour précepteur dans des maisons particulières et professeur dans des institutions publiques. Enfin lassé de cette vie de contrainte, il se détermina à écrire au comte de Bunau, très-riche seigneur allemand, lettré et ami des arts. Winckelmann sollicita de lui de le placer dans un coin de sa bibliothèque; le comte lui donna aussitôt asile dans le château où cette magnifique bibliothèque était réunie, et il fut pour Winckelmann un Mécène plein de bonté. C'est alors que le jeune antiquaire s'écria: «La religion chrétienne et les muses se sont disputé la victoire, enfin les dernières l'emportent!»