«Certainement que nous allons vous satisfaire,» s'écriaient-ils tous à la fois; et courant d'un trait à la salle de dessin, ils en revinrent rapportant des brassées d'études et d'ébauches: tenez, disaient-ils en éparpillant les feuilles aux pieds du savetier, tenez voilà des Vénus, des Nymphes et des Amours aussi, emportez tout cela pour votre enfant; puisqu'il aime instinctivement ces objets, c'est qu'il est peut-être destiné à devenir un grand peintre! Amenez-nous-le, nous le ferons examiner par notre Maître.»
L'heureux vieillard se confondait en remercîments et ne savait comment prouver sa reconnaissance; il disait au portier et aux enfants, tout en mettant en ordre les précieux dessins:
«Usez de ma pauvre industrie tant que vous voudrez, je ne prendrai plus votre argent, vous m'avez payé pour toute votre vie!»
Les écoliers se prirent à rire de cette idée.
«Allons, mon bonhomme, dirent-ils, ne songez qu'à vous réjouir, et amenez-nous demain votre petit Joachim;» et lançant leurs balles, ils regagnèrent la cour.
Le portier reconduisit jusqu'à la porte extérieure le vieillard radieux.
«A demain, lui dit-il, je vous promets de parler de votre enfant aujourd'hui même au recteur.»
Le bienheureux savetier regagna son échoppe en fredonnant un vieil air allemand. Il n'avait pas chanté depuis la mort de sa chère femme, et il fallait que son contentement fût bien grand pour qu'il éclatât par ce refrain que la pauvre défunte murmurait elle-même auprès du berceau de leur enfant.
Rentré chez lui, il ne songea pas à se remettre à l'ouvrage; il se donna vacance pour le reste de la journée; il s'enferma dans son échoppe et commença à aligner et à pendre au mur toutes ces feuilles de dessin; il voulait que son enfant en eût l'heureuse surprise en les apercevant tout à coup à son retour de l'école. Les Vénus furent placées au milieu, les amours et les personnages secondaires de chaque côté; quand cette besogne fut terminée, il sortit pour acheter son souper, et comme il avait reçu un peu d'argent du collége et que ce jour était pour son coeur une grande fête, il rapporta une oie, une tarte aux pommes et une cruche de bière. Depuis bien des années le pauvre ouvrier ne s'était pas attablé à pareil festin. Il étendit une nappe blanche sur la petite table, dressa le couvert et le repas, cacha dans un coin les savates et les outils, alluma le poêle et la petite lampe de fer et attendit avec impatience le retour de Joachim.