L'enfant entra apportant à son père un pot de giroflées que la femme du maître d'école, qui l'aimait beaucoup, lui avait donné. On eût dit que, prévoyant cette petite fête de famille, il voulait y ajouter la grâce de cette fleur.
«Qu'y a-t-il donc? dit-il en pénétrant dans l'échoppe et sans avoir aperçu les dessins pendus au mur, quel beau couvert! Attendez-vous à souper ce vieux cousin de Sechausen qui devait nous faire visite il y a un mois?
--Je n'attends que toi, et c'est toi que je fête, répliqua le père en entourant de ses bras son cher enfant. Mais regarde donc un peu, ajouta-t-il, en face de toi, à côté du tuyau du poêle.»
Joachim leva la tête et aperçut les dessins; ce fut d'abord un cri de surprise, puis une longue extase muette. Il en décrocha deux et les posa sur la table, et soutenant sa tête entre ses deux mains, il se mit à considérer les dessins avec une fixité de regard étrange. Au bas de l'un était écrit: d'après la Vénus en marbre qui est à Florence; au bas de l'autre: d'après une frise du Parthénon d'Athènes. Un de ces crayons noirs était un reflet bien imparfait de la Vénus de Médicis, l'autre d'une de ces magnifiques canéphores aux draperies flottantes qui semblaient se mouvoir sur les frises du Parthénon et qu'on peut voir aujourd'hui dans le Musée de Londres. Certes, ces dessins d'écolier ne donnaient qu'une idée bien incomplète de ces divines sculptures; le relief, les contours et les proportions de l'oeuvre primitive manquaient; il manquait surtout cette couleur dorée qui parfois donne au marbre l'animation de la vie. N'importe, ces esquisses grossières gardaient quelque chose encore de l'idéale beauté de ces merveilleuses créations de l'art. Le jeune Joachim les contemplait avec ivresse. Pour la première fois, elles rendaient palpable pour lui la beauté de la forme dont il avait tant rêvé en lisant l'Iliade. Mais ces deux oeuvres d'art dont il n'apercevait que le reflet existaient dans toute leur beauté en Grèce et en Italie. Dès lors, ces deux terres classiques du beau devinrent les mondes de ses rêves.
Le lendemain de ce jour, le vieux savetier revêtit ses habits du dimanche, il habilla son fils de son mieux et le conduisit au collége. Le portier les reçut en protecteur sûr de son fait.
«Venez, venez, mon petit ami, dit-il avec un sourire de triomphe et en prenant Joachim par la main, j'ai parlé de vous à notre excellent recteur M. Toppert, il vous attend. Et se retournant vers le savetier il ajouta: Suivez-nous, mon brave homme, vous verrez que je ne promets rien que je ne fasse.»
Il traversèrent plusieurs cours intérieures et arrivèrent au cabinet du recteur. C'était un beau vieillard à cheveux blancs, à la figure expressive et sereine; il fit approcher l'enfant avec bonté et commença à l'interroger sur ses études. Le petit Joachim répondit avec netteté, esprit et certitude sur toutes les questions; il émerveilla le recteur; parfois même il allait au delà de ses demandes; c'est ainsi que, lorsqu'il fut interrogé sur la littérature grecque, il démontra comment, dans cette admirable civilisation, la poésie et l'art avaient découlé de la religion, et dit sur l'admirable sculpture de l'antiquité des choses qu'il ne pouvait connaître encore que par intuition.
Quand le bon recteur lui demanda s'il se sentait des dispositions pour le dessin, il répondit qu'il se sentait de l'attrait, et qu'apprendre à dessiner lui serait toujours bon, ne serait-ce que pour fixer les lignes et les contours des chefs-d'oeuvre de la statuaire et de la peinture qui le frapperaient, ainsi qu'on écrit des notes sur un sujet littéraire.
Le recteur remarqua la justesse de cette réponse, et lui promit qu'il entrerait dès le lendemain dans la classe de dessin.