«Se peut-il, grand dieu! s'écria le savetier, qui jusqu'alors avait gardé le silence. Vous allez admettre mon pauvre enfant dans votre collége?
--Oui, dès ce soir revenez avec son petit bagage, c'est une chose réglée.»
Le savetier se confondait en remercîments et bénédictions.
L'enfant salua avec respect et bonne grâce le recteur, qui le baisa au front en répétant: «A ce soir, mon petit ami.»
Le père et l'enfant sortirent tout joyeux, en adressant mille remercîments au portier.
Dans le premier moment, le savetier ne voyait que l'éducation qu'allait recevoir son fils, et celui-ci ne songeait qu'à ses chères études. Mais quand ils se retrouvèrent tous deux dans la pauvre échoppe où leur affection mutuelle leur avait donné, la veille encore, de si bonnes heures, tout en faisant un paquet de ses livres, de ses chemises et de ses pauvres habits, le petit Joachim se prit à pleurer et son père étouffa de longs sanglots. Les larmes ne font pas de ravages dans la jeunesse, on dirait la rosée qui glisse sur les fleurs; mais les larmes des vieillards sont amères et destructives, elles ressemblent à ces orages qui ébranlent, déracinent et portent la mort dans la nature. Le malheureux savetier était si pâle tout en aidant à son fils, qu'il semblait frappé d'un mal subit.
«Ne plus revenir ici chaque soir pour souper avec vous et pour coucher auprès de vous, ce sera bien triste, disait l'enfant, dont les pleurs continuaient à couler.
--Il le faut bien, répliquait le père essayant de cacher sa propre défaillance, tu me donneras un bonsoir à travers le mur en me jetant par-dessus une branche d'arbre ou un petit caillou.»
L'enfant sourit de cette idée et promit de n'y pas manquer.
Ils se raffermirent le mieux qu'ils purent, et vers la nuit ils gagnèrent la porte du collége; elle se referma vite sur le petit Joachim: il avait fallu brusquer les adieux.