C'était l'heure de la récréation du soir; l'enfant fut bientôt distrait de sa tristesse par l'empressement de ses nouveaux compagnons, qui tous lui firent bon accueil. Il n'en fut pas de même du père, qui resta seul après cette séparation. En sortant du collége, il n'eut pas le courage de regagner tout de suite sa pauvre échoppe; il erra au pied des murailles qui renfermaient désormais son fils bien-aimé, et quoique la nuit fût très-froide, il en fit plusieurs fois le tour. Il lui semblait que l'enfant allait lui apparaître quelque part à travers ces pierres. Il ne se décida à rentrer que lorsque le tintement de la cloche du collége annonça l'heure du dortoir; il alluma sa petite lampe de fer, mais il n'eut pas le courage de faire du feu pour préparer son souper et pour se réchauffer; il se coucha tout transi et accablé de tristesse, et quand il voulut étendre ses pauvres membres sur son grabat, il sentit revenir plus aigu et plus poignant le rhumatisme dont il souffrait depuis tant d'années. Il passa la nuit dans une grande détresse, et lorsqu'il voulut se lever le lendemain, cela lui fut impossible: il était cloué dans son lit comme un paralytique; il entendit quelques pratiques heurter à sa porte sans pouvoir aller leur ouvrir; bientôt il entendit retentir sur sa toiture le petit caillou qui était le bonjour de son fils, et il ne put lui répondre par le chant convenu. Trois fois l'enfant recommença son signal, et toujours l'échoppe resta muette, car le pauvre homme avait la langue à moitié liée et ne pouvait plus articuler que de faibles paroles.

Mais revenons au petit Joachim: il s'était endormi la veille au soir consolé et tout joyeux de la perspective des études qu'il allait commencer le lendemain; le bon recteur, M. Toppert, lui avait fait visiter la belle bibliothèque du collége et lui avait montré de belles gravures qui rendaient bien mieux que les dessins qu'il avait d'abord admirés, les magnifiques statues de l'antiquité. Son maître lui avait permis de venir lire et étudier dans la bibliothèque, et de donner à ses instincts du beau tout leur développement. Il se sentit comme enivré en face de ce monde de la science dont il venait de franchir le seuil. Mais, quand il eut lancé sur le toit de son père le petit caillou convenu, et que la voix du vieillard ne s'éleva pas pour lui répondre, il sentit tout à coup le pressentiment de quelque malheur; il fit part de ses craintes au bon portier, et celui-ci lui promit d'aller s'informer du savetier. Bientôt après, il frappait à la porte de l'échoppe, qui était fermée en dedans: «Secouez-la fortement, dit de l'intérieur une faible voix, et elle cédera.» Le portier donna un violent choc et la porte s'ouvrit.

«Faites-moi conduire à l'hôpital, mon bon monsieur, lui dit le savetier en l'apercevant, c'est le dernier service que j'implore de votre charité; me voilà perclus de tous mes membres et incapable de travailler.»

L'autre, en l'examinant, vit bien qu'il disait vrai.

«Un peu de patience, lui répliqua-t-il, je vais vous amener le médecin du collége.

--Oh! surtout ne dites rien à mon Joachim.

--Soyez tranquille.»

Le portier, en rentrant au collége, évita l'enfant, qui d'ailleurs était en classe; il avertit le recteur de l'état du pauvre vieillard. Le recteur fit prévenir le médecin, et tous deux se rendirent à l'échoppe, Après l'examen du vieillard, le médecin décida qu'il fallait le conduire de suite à l'hôpital de Steindall, où, grâce à sa recommandation, il serait bien soigné.

«Je me charge d'avertir et de consoler votre fils, dit le recteur pour calmer les lamentations du père, et chaque dimanche après les offices il ira vous voir.»

La première entrevue fut déchirante. Cette fois ce fut le père qui dut calmer la douleur du fils, car il semblait à ce fils qu'il était ingrat et méchant de laisser dans cet asile de la misère le père qui avait entouré son enfance de soins si tendres.