La guerre civile entre les catholiques et les huguenots ravageait alors la France. On faisait des exécutions sanglantes dans toutes les villes. Le seigneur d'Aubigné était zélé calviniste; en allant à Paris, il passa un jour par Amboise avec le petit Agrippa âgé de neuf ans. Montés sur leurs chevaux qui longeaient les bords de la Loire, ils virent une grande foule se pressant au pied des remparts du château. «Qu'est-ce donc, mon père? dit l'enfant.
--Suis-moi sans avoir peur, répliqua le père. Je pressens quelque chose de sinistre à la consternation de ce peuple.»
Ils avancèrent à grand'peine, tant la foule s'entassait compacte jusqu'aux premières marches de l'escalier du château. Des hallebardiers étaient là, éloignant à coups de lance les curieux qui s'aventuraient trop près. Le petit Agrippa et son père parvinrent pourtant à se frayer un passage, et découvrirent ce qui attirait la curiosité du peuple.
Dix têtes coupées étaient exposées au haut d'une potence!
Le seigneur d'Aubigné tressaillit: dans ces têtes il venait de reconnaître autant d'amis et de compagnons d'armes. «Oh! les bourreaux! s'écria-t-il, ils ont décapité la France!» Huit mille personnes l'entouraient quand il poussa ce cri d'indignation; il piqua des deux à son cheval, son fils l'imita, et comme il le dit plus tard dans son poëme des Tragiques:
L'oeil si gai laisse alors tomber sa triste vue,
L'âme tendre s'émeut....
Le sang sentit le sang, le coeur fut transporté.
La foule et les archers, comme frappés de stupeur, les laissèrent s'éloigner. Quand ils se retrouvèrent sur les bords de la Loire, le père posa sa main sur la tête d'Agrippa: «Mon enfant, dit-il, il ne faut point que ta tête soit épargnée après la mienne pour venger ces chefs pleins d'honneur; si tu t'y épargnes, tu auras ma malédiction.
--Mon père, je vous jure, répliqua l'enfant, de ne jamais renier notre foi et notre parti.»