Fait des bourreaux valets de votre tyrannie?

Des corps de vos meurtriers, pourquoi, disent les eaux,

Changeâtes-vous en sang l'argent de nos ruisseaux?

Pourquoi nous avez-vous, disent les arbres, faits

D'arbres délicieux exécrables gibets?

Le seigneur d'Aubigné, prenant une part active à ces guerres funestes, dut laisser son fils à Paris, sous la direction de son excellent maître Béroalde. Le précepteur et l'élève vivaient retirés, s'occupant à traduire Platon et les écritures saintes; mais un jour, Béroalde fut averti qu'il était accusé d'hérésie, et qu'ils n'avaient, lui et son élève, d'autre parti à prendre que de se dérober par la fuite à la persécution.

«Non pas! s'écria le petit Agrippa; attendons ici, je brûle de tirer l'épée contre ceux qui viendront.»

Maître Béroalde n'écouta pas son élève, mais la prudence. Sur l'heure même on fit équiper des chevaux et l'on prit la fuite. Agrippa noua à sa ceinture une gentille épée à fourreau d'argent que lui avait donnée son père; il lui semblait qu'ainsi armé il était hors de tout danger. La petite bande, maîtres et domestiques, se mit en route; mais, arrivée au bourg de Courances (Seine-et-Oise), elle fut arrêtée et conduite en face d'un bûcher allumé pour brûler les huguenots. On dépouilla le petit Agrippa de sa jolie épée: il se débattait et pleurait de rage. On le pressa d'abjurer sa religion, et on fit la même sommation à son maître et à leurs serviteurs. Agrippa, qui avait alors dix ans, répondit bravement: «Jamais! jamais!» Et voyant que son précepteur et ses compagnons de fuite étaient tristes, il se mit, pour les amuser, à danser la gaillarde; il tournait et gambadait autour du bûcher où on allait les jeter. Un des gardes fut ému de compassion à la vue de cette bravoure et de cette gaieté. La nuit commençait à venir: «Fuyez, dit le garde à maître Béroalde; je vous sauve tous pour l'amour de ce gentil garçon, qui sera un jour un fier homme.» La petite bande courut à travers champs, et après plusieurs jours de marche et de périls, arriva à Montargis, où résidait Renée de France, fille de Louis XII, veuve d'Hercule d'Est. Cette princesse, huguenote comme les fugitifs, leur offrit son château pour asile, et le soir à la veillée, le petit Agrippa, assis à ses pieds sur un carreau de soie, la charmait par le récit naïf de ses aventures.

Il fallut quitter la bonne princesse et se remettre en route. Le seigneur d'Aubigné commandait à Orléans pour ceux de sa religion. Le vieux Béroalde s'était juré de ramener l'enfant à son père. Après bien des périls ils arrivèrent aux portes de la ville assiégée. Mais là un spectacle horrible les attendait. Ils avaient pris la fuite pour échapper à la mort et ils la rencontraient plus hideuse, plus menaçante: les cadavres jonchaient les places et les rues; des maisons ouvertes s'échappaient des gémissements; les soldats osaient à peine se montrer sur les remparts pour faire leur service: la peste ravageait Orléans.