Tous s'arrêtèrent à l'apparence et répliquèrent que c'était la lune qui glissait rapidement dans le ciel.
«Vous vous trompez, reprit tranquillement le petit Pierre, et je vais vous le prouver sans réplique. Suivez-moi sous ce grand merisier.»
Chacun marcha sur ses pas et se plaça auprès de lui sous les branches de l'arbre.
«Et maintenant, levez la tête, leur dit-il; voyez, la lune nous apparaît toujours entre les mêmes feuilles, tandis que les nuages s'en vont loin de nous.»
Cette démonstration frappa tous ces enfants à tête folle, qui ne comprenaient pas tant de pensée et de réflexion, et dès ce jour ils témoignèrent à Pierre une sorte de respect.
A quelque temps de là, ce fut une grande fête dans le village de Chantersier. Mgr l'évêque de Digne, qui était en tournée épiscopale, s'y arrêta pour la confirmation. On décora l'église avec des tentures d'étoffes et des fleurs, et on dressa sur la place où s'ouvrait le grand portail un arc de triomphe champêtre, recouvert de branches de buis et orné de bouquets de lavande et de roquette. Aux fenêtres des maisons qui donnaient sur la place, on avait étalé, en guise de tentures, des draps, des couvertures et des rideaux. Le curé et son desservant avaient revêtu leurs plus beaux habits sacerdotaux. Tous les enfants de l'école avaient été transformés en enfants de choeur, et parmi eux on remarquait le petit Pierre, dont la bonne mine et l'oeil vif charmaient tous les regards. Il était debout sur le seuil de la porte de l'arc de triomphe opposée à celle par laquelle Mgr l'évêque devait arriver; il tenait un papier à la main dans lequel il regardait souvent.
Tout à coup un grand mouvement se fit dans le village; on entendit un bruit de roues: c'était le carrosse de monseigneur. Aussitôt retentirent des acclamations joyeuses; mais elles furent couvertes par un chant d'église qu'entonnèrent le curé, les chantres et les enfants de choeur.
Monseigneur était descendu de voiture, et, suivi de ses grands vicaires, traversait l'arc de triomphe champêtre. Le chant s'arrêta, et le petit Pierre, placé en face de l'évêque, se mit à débiter une harangue d'une voix claire et sonore. Il commença par dire quelle fête c'était pour le pays que la venue de monseigneur; quelle bénédiction pour les enfants sur qui il allait faire descendre l'Esprit saint; quelle félicité pour tous les coeurs! car, non-seulement monseigneur représentait la charité et la religion, mais il représentait aussi la science et les belles-lettres. Monseigneur savait que les mondes qui brillent sur nos têtes durant une belle nuit attestent la gloire de Dieu; que chaque étoile comme chaque insecte révèle son infini; que les grands philosophes grecs étaient une émanation de son esprit; que les poëtes, les savants, les artistes attestent par leurs oeuvres sa grandeur. Et, tout en parlant ainsi, l'enfant parcourait rapidement l'histoire ancienne et l'histoire moderne, et nommait les grands hommes qui semblaient avoir été marqués du doigt de Dieu.
Le prélat l'écoutait avec attention et semblait tout émerveillé. Il crut d'abord que le curé, dont il connaissait la belle intelligence, avait composé cette harangue; mais quand il apprit par lui que le petit Pierre l'avait pensée et écrite seul, il s'écria: